HUGUES PAGAN

Last Affair

« … Faire confiance aux hommes,

c’est déjà se faire tuer un peu. »

CÉLINE (Préface au Voyage)

Le commissaire divisionnaire Château se trouvait seul dans son bureau vide. Il l’avait voulu ainsi, austère et vide, rien au mur, rien dans les vitrines, excepté quelques inévitables manuels de droit, pas le moindre calendrier, la plus petite plante verte. Un mobilier administratif froid et fonctionnel, rien à voir avec un cabinet de directeur. Un sous-main en cuir noir, une lampe design. Un bureau vide. L’usine était déserte. Quelque part, à l’entrée du labyrinthe, le planton de service, ailleurs, un autre à la veille radio.

Un bureau vide dans un immeuble désert, lui-même moderne, froid et fonctionnel. Dehors, des tours allumées dans la nuit comme de hauts navires droits et sombres enrochés. Le commissaire divisionnaire Château alluma une cigarette à bout doré. La pendule digitale marquait zéro heure douze en chiffres rougeoyants. Du sous-main en cuir noir, Château sortit une mince chemise cartonnée, qui contenait plusieurs articles de presse, des photographies pour la plupart prises au téléobjectif, rien sur quoi il s’attardât, une sous-chemise portant, marqué au normographe :

« DISPOSITIF ATLANTA ».

La sous-chemise comportait deux sortes de documents. Les premiers pouvaient passer pour des brouillons dactylographiés sur papier pelure bleu, les seconds se présentaient sous la forme de photocopies, dont chacun des folios était marqué « TRÈS SECRET ». Château écarta les pelures, consulta sa montre. Elle donnait la même heure que la pendule. Il lut : « … Il ne fait aucun doute que la défection d’un terroriste de la taille de Berg constituerait un acquis des plus sérieux pour nos services de renseignements, tant civils que militaires. À deux reprises et par la voie habituelle, Berg nous a fait connaître son intention de “se rendre” à nos services, à condition que ceux-ci lui assurent leur protection et moyennant des “arrangements” qui restent à convenir… Si cette intention était réelle, il va de soi qu’elle nous apporterait des éléments d’analyse et d’action extrêmement importants sur les mécanismes, aussi bien financiers que techniques, les appuis, méthodes et personnels du terrorisme international… »

Château sauta plusieurs paragraphes.

« … La présente étude (DISPOSITIF ATLANTA) a pour but de mettre sur pied ce processus de défection. Il ne s’agit pour autant que d’un document à caractère théorique, tenant compte de la personnalité de Berg (V/Notice individuelle infra), ainsi que de ses directives, de son environnement et des possibilités d’action de nos services. L’application éventuelle du dispositif ne pourra être mise en œuvre qu’avec l’accord des plus hautes autorités du pays…

« Comme toute étude de ce type, elle comporte un certain nombre d’impasses, qui sont autant de risques extrêmement dangereux dans une éventuelle phase d’application sur le terrain… »

Château éteignit sa cigarette. La pendule marquait zéro heure dix-sept.

Il fit pivoter à peine son fauteuil, contempla les tours à travers la baie vitrée. Des risques extrêmement dangereux… La formule lui déplaisait, surprenante de la part de son rédacteur. Y avait-il des risques qui ne le fussent pas, dangereux ? ou si l’autre avait voulu souligner quelque chose, bien dans sa manière. Étude théorique… Château alluma une autre cigarette, ramassa avec négligence une photo de Berg. Fiché au grand banditisme, sa notice indiquait « SIGNALER LE PASSAGE — NE PAS INTERPELLER ». D’une photo à l’autre, il ne se ressemblait pas. Château considéra le cliché : il n’y manquait que le béret basque et les lunettes noires pour qu’il fût tout le monde. Berg n’était pas tout le monde. L’autre, l’inventeur du dispositif (étude théorique), le savait mieux que personne, puisqu’il l’avait formé dans les années soixante. Et Berg avait trahi…

Et Berg leur proposait à présent de trahir de nouveau.

En quelque sorte, de revenir au bercail, au sein de la mère patrie.

Château pivota, reclassa le dossier qu’il emporta au coffre.

Un dossier qui ne le concernait en rien et contre lequel il s’était élevé en réunion d’état-major. Trop d’impasses et de trous. Berg était un précipité instable, d’une fiabilité des plus douteuses. Château avait rédigé une note confidentielle en ce sens, et gardé une copie. Pour la première fois de sa carrière, les rares personnes à en avoir pris connaissance l’avaient remarqué, le commissaire divisionnaire Château avait pris la précaution de se couvrir. Son avis avait notablement contribué à l’enterrement du projet. Tout en quittant le bureau, Château se demanda de loin combien de fois un homme pouvait trahir avant de se renier lui-même…

Plus tard dans la nuit, il rencontra le commissaire Jankovic dans une boîte où ils avaient leurs habitudes. Ils sortirent presque aussitôt dans la nuit et Château se tut un bon moment. Jankovic respecta son silence.

Puis Château réfléchit :

— La surveillance sur Dieterich vous bouffe du personnel…

— C’est le moins qu’on puisse dire… Protéger cette crapule.

Ils firent encore plusieurs mètres, puis Château s’immobilisa, alluma une cigarette. Jankovic entrevit à peine ses yeux. Il resta les bras ballants, puis sortit à son tour un paquet de Gitanes. La protection avait été imposée d’en haut, et, en haut, on n’avait rien à foutre du personnel. Jankovic avait besoin de tout son monde pour traquer la vermine.

— Je vais faire une note demandant la levée de ce service, déclara Château. Vos types râlent contre les charges indues. Nous allons nous payer le luxe de leur donner satisfaction.

Jankovic alluma sa Gitane derrière les paumes.

Comme un vrai dur, jugea Château.

— Je suppose que vous savez ce que vous faites, maugréa Jankovic. Pour ce qui me concerne, pas de levée sans note de service.

— Vous l’aurez à la navette de ce matin.

Ils marchèrent jusqu’à la Renault 20 banalisée de Jankovic.

Au moment de monter, ce dernier remarqua :

— Votre note, ça fait un moment que vous auriez déjà dû la pondre !

Château jeta sa cigarette dans le caniveau. Il avait en tête la photo de Berg. Il ne jugea pas utile de relever. Sa montre indiquait trois heures, la pendule de bord trois heures sept. Il alluma une autre cigarette. Jankovic roulait beaucoup trop vite dans des rues trop droites et trop désertes.

Combien de fois un homme peut-il trahir avant de se renier lui-même ?

Chapitre I

La ville s’éveillait, peinte en bleu et en fraîcheur. Elle paraissait, bien entendu, inefficace et sans désirs et comparable à un morceau de continent sans mémoire voué à une lente et inexorable dérive. Une arroseuse municipale remontait la rue à une allure solennelle en rapport avec la gravité de ses fonctions, un triporteur la dépassa en pétaradant — il en restait donc. Dans la contre-allée, un homme courait, en jogging gris et Adidas. Taille moyenne, corpulence mince, cheveux châtains coupés court, visage carré. Yeux clairs. Nez droit. De temps à autre, il consultait la montre carrée qu’il portait à l’intérieur du poignet droit. Sa foulée était souple et régulière et laissait une impression de facilité. Telle quelle, elle trahissait d’étonnantes capacités d’accélération.

Le conducteur de l’arroseuse le remarqua sans cesser d’observer la bordure de trottoir. Il était payé à nettoyer ces putains de rues, pas à relever les temps de ces connards friqués, qui couraient comme des dératés depuis qu’on leur avait dit que c’était bon pour la ligne et contre l’artériosclérose, avec des fringues qui avaient l’air de sortir du pressing et des pompes qui ne devaient pas servir plus de deux fois de suite.

Parmi la foule des ringards poussifs du Bois, celui-ci détonnait comme un chimpanzé dans une maternité : il savait courir. Un pro. L’arroseuse était arrivée au bout de la rue et elle s’arrêta au feu rouge, laissant passer un flot de voitures disparates. L’employé municipal se pencha sur le volant, cherchant machinalement dans le rétroviseur à apercevoir la mince silhouette souple, un fonceur à tous les coups, aisé, tranquille. L’alignement des arbres le dissimulait, ou bien il avait traversé. On klaxonna derrière, avec sobriété : une Jaguar nickel d’un bleu très sombre au mufle bas.

L’employé municipal démarra sans hâte, tourna à gauche, ce qui aurait dû lui permettre d’apercevoir l’homme entre les rangées d’arbres. Il avait bel et bien disparu, remplacé par une mémère à chien-chien aux cheveux rouges et aux hanches d’hippopotame, occupée à contrôler les exploits défécatoires d’un wippet dont les côtes saillantes et les pattes raidies par l’effort évoquaient avec un réalisme pénible quelque grand lapin écorché qu’un artifice ingénieux et dérisoire serait parvenu à conserver debout et, pire, relativement mobile.

Et chiant.

Interminablement.

La balayeuse avait repris sa procession, en sens inverse.

La mémère passa une longue main osseuse dans ses cheveux, chercha une Pall Mall dans sa poche de poitrine.

À moins de vingt mètres, la porte électrique d’un parking souterrain se mit à se lever lentement. Il lui fallait une quinzaine de secondes environ pour se trouver plaquée au plafond, dégageant ainsi la courte rampe d’accès à la rue. Durant ce fort bref trait ...

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