HUGUES PAGAN

La Mort dans une voiture solitaire

À Madeleine

Pour le temps

où j’avais trouvé un pays

La victoire nous est aussi assurée dans la mort que dans la vie.

Un Templier anonyme

(Chronicon Terme Sanctuae)

LE CHEVALIER, LA MORT ET… LE DIABLE

Publié il y a dix ans par Alex Varoux dans la collection Engrenage (n° 40, Éditions Fleuve Noir, Paris, 1982), La Mort dans une voiture solitaire fut chaleureusement accueilli et salué par le public et les aficionados. Nul doute que l’on tenait en celui qui signait Hugues Pagan, hommage discret à l’un des fondateurs du glorieux et martyr ordre du Temple, un auteur de tout premier plan. Ce que ses autres ouvrages ne feront que confirmer.

Aujourd’hui, les Éditions Rivages rétablissent le texte original dans son intégrité et son intégralité. En effet, le roman avait été alors amputé, voire même censuré de quelque quarante pages. Soit un bon dixième de l’ensemble, ce qui est considérable et de nature non seulement à affadir un texte mais encore à le déstructurer en cassant son rythme, son équilibre et son harmonie. Le procédé fut et demeure hélas fréquent. Cette attitude fut d’autant plus paradoxale que certains des passages incriminés et expurgés s’en prenaient violemment à la société giscardienne (précisons qu’il ne s’agissait nullement d’opportunisme politique, le livre ayant été conçu et écrit bien avant les élections de 1981), qu’il n’y avait donc aucun risque de censure officielle (exception faite des problèmes que l’auteur, inspecteur de police, risquait éventuellement d’avoir avec sa hiérarchie) et que, de surcroît, la collection Engrenage se situait, par les auteurs qu’elle publiait, à gauche, voire à l’ultra-gauche.

Nous n’insisterions pas autant sur ces coupes si elles ne portaient pas atteinte à l’économie de l’ouvrage en cassant l’admirable mécanique implacable qui mène peu à peu l’inspecteur principal Schneider à une mort attendue, sinon recherchée, qui le réconciliera avec lui-même. De même, ces suppressions altèrent aussi bien l’amplitude d’une écriture aussi singulièrement classique que résolument moderne ne pouvant être comparée qu’aux savantes improvisations et arabesques du free-jazz, qu’elles édulcorent la complexité psychologique d’un personnage dont les pairs sont à l’évidence les samouraïs-losers d’un certain Jean-Pierre Melville. Il n’y a guère de différence entre la Pierre de fondation du Temple et le minuscule, cependant infini, gravier du Seki Téi zen (le jardin de pierre et de gravier dont la contemplation permet éventuellement au méditant d’accéder à l’éveil, à une vision nouvelle de l’univers).

Il y a du chevalier du Temple chez l’inspecteur Claude Schneider dont on devine qu’il est devenu pur après avoir purgé tous les dégoûts. On pressent aussi que cet homme déchiré et meurtri par l’amour, que cet écorché vif, bien trop fier pour le laisser paraître, aux manières de Desdichado nervalien porte en lui le deuil d’un royaume oublié et d’un irrémédiable exil. Sans doute expie-t-il au plus profond de lui-même quelque obscure faute liée à des guerres perdues, à des combats douteux, à des compromissions liées à sa fonction policière. Manière aussi de se punir de la trahison de Cheroquee, la femme ultime, en vivant sa mort et sa maladie. Mais ce n’est pas en réalité d’un cancer ordinaire qu’est atteint le policier, il souffre d’un tout aussi incurable cancer de l’âme que seuls peuvent conjurer, un temps, de brèves étreintes avec des amours moribondes désespérées ou la longue plainte d’un saxo hurlant aux ténèbres.

D’une manière et d’un ton irrémédiablement français, Hugues Pagan renoue avec les grands mythes du roman noir américain, tout en traitant les grands archétypes du genre selon une vision et un style totalement personnels. Certes, Michel Lebrun n’a pas tort quand il écrit que dans ce livre « grouille toute une faune à la McBain » (L’Almanach du crime 1983, Éditions de la Butte aux Cailles, Paris, 1982) mais ce qui entraîne surtout la sympathie du lecteur, pour ne pas dire son identification, c’est le lyrisme retenu et pudique qui émane de cette œuvre romantique à contre-courant de toutes les modes, de toutes les écoles.

Il n’en reste pas moins que s’il s’agit avant tout d’un univers totalement personnel à l’auteur, d’une récréation de la réalité, Hugues Pagan pose également un regard critique et lucide sur la société française en décrivant une ville de province réunissant des éléments fondamentaux de notre réalité contemporaine. Avec le recul du temps, il est facile de constater que cette photographie est toujours aussi valable, qu’elle ne concerne pas seulement la « Giscardie » d’avant 1981, qu’elle n’est guère différente de celle de la France d’aujourd’hui. À la seule réserve que les choses n’ont fait qu’empirer, que le mal s’est étendu à toutes les classes de la société : généralisation et banalisation de la violence, extension de la corruption aux milieux politico-financiers et à la fonction publique, collusion avec la pègre, etc.

Mais une fois le livre refermé, ce qui demeure ne manque pas de hanter le lecteur : l’ombre fugitive de la femme aimée et perdue à jamais dont l’image se dérobe pour se fondre dans la nuit, le portrait d’un homme brisé dont la vie est devenue un long suicide et, surtout, l’inimitable Pagan’s touch, le lancinant lamento des vies naufragées dont le blues se répercute à l’infini sur les cercles maléfiques « faits de smogs et de volutes de brouillard à contretemps » de la ville : « Ne vous y trompez pas, c’est ce qui vous attend tous, des cercles maléfiques et des marais putrides, jusqu’au bout, et pour le compte il n’y a plus d’innocence que l’ingénuité des œuvres ratées… »

Ce qui n’est pas le cas de ce roman noir à la française dépourvu de toute candeur dont la relecture confirme s’il en était besoin qu’il s’agit bel et bien d’un chef-d’œuvre qu’il convient impérativement de redécouvrir dans la totalité de sa noirceur mélancolique, néanmoins victorieuse du néant.

Jean-Pierre Deloux

… Un homme, quelle que soit sa popularité vit d’abord avec lui-même. S’il ne trouve pas la paix intérieure, s’il est tourmenté par le regret d’un acte qu’il n’a pas accompli, cet homme devient semblable à un démon désespéré, condamné à l’exil, errant sans fin au-dessus du monde des damnés.

KOZINSKI — L’Oiseau Bariolé.

Dimanche — vingt-trois heures

L’inspecteur principal Schneider ne dormait pas. C’était un homme maigre, aux yeux gris. Il portait des boots bordeaux, un Levi’s élimé et un chandail noir. Debout devant la longue baie sombre d’un studio bien trop vaste, les bras le long du corps, il avait les doigts souples et le visage indolent.

La ville s’étendait à ses pieds.

Dans son dos, les grosses enceintes posées sur l’épaisse moquette blanche distillaient en sourdine une vieille rengaine du Duke, douce et fantomatique, patinée comme un doublon d’argent. Une rengaine assoupie, peuplée de souvenirs anciens et de Jack Daniel’s, une mélodie étouffée sur laquelle un homme et une femme avaient dansé enlacés, des siècles auparavant. Une femme dont il avait tout oublié, le nom et le visage, la saveur de la peau et jusqu’à l’expression infiniment inquiète et tendre des grands yeux ardoise.

La rengaine n’avait pas pris une ride. Elle évoquait le champagne éventé dans des flûtes graciles, des bruissements de rires et de conversations légères, des miroirs opales, des volutes paresseuses de cigarettes coûteuses aux parfums miellés et des plantes vertes, des glaces et des profusions de plantes vertes, pathétiquement ternes, quelque chose d’impalpable et d’amer.

Les longs doigts souples du policier saisirent un verre sur le bar. Ils semblaient parfaitement autonomes et leur mouvement parut pensif, presque abstrait, lorsqu’ils l’élevèrent à hauteur des yeux en une manière de toast sarcastique et dérisoire. En bas, la ville dormait.

Et quelque part, dans la ville endormie, une grande femme dormait, enfoncée dans le sommeil, inerte et lourde comme une noyée dans l’eau épaisse d’un marécage, et ses longues mèches acajou enlaçaient fiévreusement un beau visage un peu gonflé et ondoyaient comme les grandes herbes du fond.

Schneider ricana distinctement, comme on tombe.

Il vida le verre et le reposa sur le coin du bar avec une surprenante douceur. Très loin derrière le policier, un téléphone sonna. Bien que son service de permanence ne débutât pas officiellement avant minuit, Schneider alla prendre la communication.

Dans le combiné, un saxo baryton sinuait en prenant son temps, ni trop près ni trop loin. Il était question d’une fille qui avait pris le train et laissé son type en rade, et on percevait des éclats de voix, les claquements durs et répétés des flippers, quand la bille d’acier tapait contre le verre, des appels, et ça avait l’air vivant. Un harmonica ne tarda pas à prendre le relais.

L’inspecteur de police Charles Catala s’annonça, il se trouvait au Twenty Flight, où il avait entrepris de se noircir sur le coup des vingt et une heures. Il était pas loin d’ ...

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