KARINE GIÉBEL

Toutes blessent, la dernière tue

Vulnerant omnes, ultima necat

Prologue

On t’appelle Tama.

Tu vis près de Paris, dans une grande et belle maison dotée de quatre chambres. Une pour les parents, M. et Mme Charandon, une pour leurs deux filles et une pour chaque garçon.

C’est toi qui t’occupes des trois plus jeunes. Tu es aussi chargée du ménage, de la lessive, du repassage, du rangement et de la cuisine. Tu fais également la couture lorsque c’est nécessaire.

Le matin, tu te lèves vers 5 heures pour préparer le petit déjeuner de toute la famille. Ensuite, tu t’attelles aux tâches ménagères, pendant que Mme Charandon se repose ou va faire des courses.

Elle est née au Maroc, comme toi. Avant de se marier, elle s’appelait Sefana Khaznaji. D’après ce que tu as compris, M. Charandon a travaillé dans ton pays pour une entreprise d’agroalimentaire et c’est là qu’il a rencontré sa femme. Ils se sont mariés et sont venus s’installer en France avec leur première fille.

C’est un joli prénom, Sefana. Ça veut dire la perle.

Tama, le prénom qu’elle t’a choisi, est le diminutif de Tamazzalt qui signifie la dévouée. Elle a affirmé que ça te porterait chance dans ton travail.

La chance, quand tu y penses…

En général, tu as la permission d’aller te coucher vers 22 heures, si tu as terminé ton labeur. Parfois, c’est plus tard.

Alors, on te donne une assiette avec ce que les enfants n’ont pas voulu manger et tu vas dîner dans ton coin. C’est un matelas aussi fin qu’étroit, posé par terre dans la buanderie, avec une couverture et un vieil oreiller. Tu dors là, entre les provisions que tu n’as pas le droit de toucher et la machine à laver. Il n’y a pas de radiateur, mais heureusement, il n’y fait pas trop froid. En guise d’armoire, tu possèdes un carton où tu ranges ton linge personnel et sur lequel M. Charandon t’a autorisée à poser une petite lampe.

Tu as l’interdiction formelle de sortir de la maison. Quand Sefana s’en va, elle ferme la porte à clef.

De toute façon, tu as peur de sortir. Tu ne connais rien ici. Rien, ni personne. Dehors, il n’y a que l’étranger, la crainte et une foule d’ennemis.

Une après-midi, pendant que Sefana dormait, tu t’es essayée à quelques pas dans le jardin. Une véritable aventure ! Il faisait beau, presque chaud, tu n’as pas su résister. Oh, tu ne serais pas allée bien loin, non. Juste sentir le soleil sur ta peau, voir le ciel, écouter les oiseaux. Réapprendre le dehors. Rien de grave.

Mais Sefana t’a vue. Elle t’a rattrapée, insultée et enfermée dans la buanderie. Quand son mari est rentré, le soir, il t’a frappée. Si fort, que tu t’es évanouie. Et, pendant cinq jours, tu n’as rien eu à manger. Pas même les restes des enfants.

Ça fait un an que tu es ici. Un an cloîtrée dans cette maison.

On t’appelle Tama. Ton vrai prénom, tu n’as pas le droit de le prononcer. Pourtant, chaque soir, avant de t’endormir, tu le murmures plusieurs fois. Pour ne pas l’oublier.

On t’appelle Tama.

Tu as neuf ans.

Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, article 4 :

Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ;

l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits

sous toutes leurs formes.

1

Il faisait encore nuit. Toujours froid. L’hiver n’était jamais tendre, ici. Brutal, sans aucune pitié pour les hommes ou les animaux, il brisait les roches et les âmes autant que les espoirs.

Gabriel sortit sur la terrasse, une tasse de café brûlant dans les mains. Timides, les premières lueurs de l’aube ébauchaient un horizon hypothétique.

Sa maison se trouvait au milieu d’un désert balayé par les vents. Ses premiers voisins habitaient à plusieurs kilomètres. Mais Gabriel avait choisi de venir s’installer ici, là où plus personne ne voulait vivre. Dans un endroit que tout le monde avait fui. La rudesse du climat, la solitude, le silence ou les complaintes angoissantes de l’Aiguolas, tout cela lui convenait.

Ces lieux semblaient avoir été façonnés pour lui, les hommes tels que lui. Ceux qui veulent oublier ou se faire oublier. Ceux qui veulent purifier leur âme, souffrir en paix.

Mourir en silence.

Gabriel buvait lentement son café. La nuit n’était déjà plus qu’un vague souvenir, même si, dans son esprit, s’effilochaient encore quelques images glaçantes de ses cauchemars, tels les nuages s’éternisant après la tempête.

Il retourna à l’intérieur où la température était incroyablement douce, posa sa tasse dans l’évier de la cuisine et prit la clef de sa voiture. Il enfila un bonnet et des gants en cuir avant de quitter la maison.

Des plaques de verglas étaient tapies sur la route, attendant patiemment leur prochaine victime. Une voiture à envoyer dans le ravin, un homme à tuer. Conscient du danger, Gabriel conduisait à une allure raisonnable.

Lorsqu’il arriva à Florac, il faisait jour. Et presque toujours aussi froid. Janvier finissait à peine, l’hiver serait encore long et impitoyable.

Il fit quelques achats, de quoi tenir une semaine, passa au tabac et à la pharmacie, avant de reprendre la route. En sortant de Florac, elle serpentait dans des gorges brunes oubliées du soleil. Elle descendait ensuite vers Nîmes, mais Gabriel la quitta pour emprunter un vieux pont dont on ignorait par quel miracle il avait survécu aux méchantes colères de la rivière qui vivait dessous. Il croisa deux vieilles bâtisses abandonnées puis s’engagea sur une route beaucoup plus étroite qui promettait un col à vingt kilomètres.

Le soleil, enfin. Pour éclairer les herbes rares et gelées, les châtaigniers morts d’hiver, qui brandissaient leurs branches nues tels des avertissements.

Voyageur, ne t’aventure pas par ici…

Le 4 × 4 avalait patiemment les virages. Gabriel alluma une cigarette et la radio. Il écouta le journal d’une oreille distraite.

Ça parlait de chiffres. Ceux de la pauvreté, ceux du chômage. Gabriel n’avait jamais connu ça.

Ça parlait de peurs. Peur des autres, des lendemains ou du manque. Il y avait bien longtemps que Gabriel n’avait pas ressenti la peur. Bien longtemps qu’il se foutait des lendemains et avait apprivoisé le manque.

Bien longtemps qu’il n’éprouvait plus grand-chose.

Au bout d’un quart d’heure de route et sans avoir croisé âme qui vive, Gabriel arriva à destination. Un petit hameau composé de quatre maisons sans âge dont il était l’unique propriétaire. Une seule des quatre bâtisses était habitable. Gabriel l’avait fait rénover tandis qu’il laissait les trois autres tomber en ruine. Il gara son pick-up en bas de l’escalier de pierre, rapporta ses courses à l’intérieur.

Sophocle, le vieux dogue allemand bleu, était couché devant la cheminée. Il leva à peine la tête lorsque son maître entra, remua vaguement la queue avant de se rendormir profondément.

Comme chaque matin, Gabriel consulta ses mails en buvant un deuxième café. Quelques publicités, quelques spams, rien d’important. Personne ne lui écrivait jamais ou presque.

Il remit sa parka, sortit et alluma une nouvelle cigarette. Le ciel était d’un bleu glacé, le soleil restait froid et le vent plutôt discret. Gabriel ouvrit les écuries situées juste en face de sa maison.

— Salut, les filles ! lança-t-il en entrant.

Deux juments de la race Hanovrien. Gaïa, la grise, et Maya, l’alezane. Elles avaient l’air agité. Gabriel les appela et elles s’avancèrent vers lui. Il caressa les museaux, tapota les encolures, chuchota quelques mots rassurants.

C’est alors qu’il la vit. Une femme, étendue sur la paille, dans le fond du hangar. Gabriel oublia de respirer. Il hésita un instant avant de s’approcher du corps inanimé.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

Pas de réponse, pas l’ombre d’un mouvement. Elle était peut-être morte.

Il s’arrêta à quelques pas de l’inconnue. Allongée sur le côté, elle lui tournait le dos. Avec son pied, il la secoua doucement. Toujours pas le moindre signe de vie. Il s’accroupit près d’elle, posa une main sur son épaule. Elle se retourna d’un seul coup, brandissant une arme. Gabriel reconnut la silhouette sombre d’un pistolet automatique.

— Reculez !

Il obtempéra, sans geste brusque, tandis qu’elle se relevait. Gabriel remarqua qu’elle avait du mal à bouger et distingua une tache sombre sur son tee-shirt lorsque les pans de son blouson s’écartèrent.

— On va… chez vous, murmura-t-elle.

Il n’avait aucune trace de peur sur le visage. Son regard était vide.

Il sortit de l’écurie, l’inconnue sur ses talons. Sans hâte, il gravit les quelques marches, ouvrit la porte. Lorsqu’ils furent à l’intérieur, il pivota pour se retrouver face à elle. Face à l’arme qu’elle pointait toujours sur lui. C’était un Beretta, du gros calibre.

Sophocle grogna en se dirigeant vers l’intruse. D’un simple geste de la main, Gabriel lui intima le silence.

— Et maintenant ? demanda-t-il.

Maintenant, il voyait son visage dans la lumière. Elle portait une plaie et un hématome au front, comme si elle avait donné un coup de tête dans un mur. Elle était tr ...

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