Ce genre de choses

JEAN ROCHEFORT

Ce genre de choses

À Jean, Marc, Roberts

Un nom de prénoms

Un nom d’enfance

À Françoise,

dont les cheveux toujours nagent sur les épaules,

avant et après que bibliquement je l’eus connue.

À mes enfants, Marie, Julien, Pierre,

Louise, Clémence.

À leurs enfants, Suzanne, Paul, Soren…

Avant-propos

C’est Harold Pinter, cet ami Nobel, compagnon du whisky, qui, dans son théâtre et dans sa vie, écrivait ou disait souvent : « Ce genre de choses. »

« Elle a six ans et demi, elle court dans un pré où il y a des coquelicots, en cueille un, s’aperçoit que sur sa tige il y a comme des petits poils, elle éclate de rire, ce genre de choses. »

« Elle voulait le quitter, ne le supportait plus, ses colères, son égoïsme, elle prend en hâte quelques affaires, ouvre la porte, court presque dans l’escalier, il la rattrape et dans l’escalier la pousse, elle se relève et repart en courant. Lui s’appuie sur la rambarde et pleure, ce genre de choses. »

Je raconte cela à Vincent Delerm, cet amoureux de l’écoute. Après un moment de réflexion, il est deux heures du matin : « Ce genre de choses, ce sera le titre du livre… », dit-il.

*

« Je suis la petite-fille d’un dictateur vénézuélien », dit-elle dès notre première rencontre, me voilà rassuré. Tout sera en ordre.

Je me plais à imaginer un groupe de jeunes et beaux officiers, d’uniformes blancs vêtus, dague d’apparat à la hanche gauche, poitrine côté cœur couverte de médailles, et la petite-fille en tête.

Je les vois fusillant mes adverbes excessifs, torturant jusqu’à l’aveu mes participes présents. Elle dit : « Je m’appelle Eugénie, bien sûr. Poumaillou-Ibarra, évidemment. » « Je suis belle, n’est-ce pas ? » interroge son regard. D’un regard j’acquiesce !

Nous n’avons que cinquante-cinq ans de différence, différence idéale, il faut me croire. Notre complicité fut immédiate. Son savoir au kilogramme s’avérera époustouflant. Nos fous rires seront les mêmes.

Un an, tous les jours, déjeuners compris, sans l’ombre d’une ombre. Paternel parfois, entre deux problèmes de syntaxe, je soufflais sur les nuages nostalgiques de ses amours post-adolescentes. Quatre saisons ensemble, rassurez-vous, chers parents, bien évidemment sans l’être. Toutes les saisons.

Le bouquin est fini, on est tristes.

Mais heureusement, on se voit c’t’aprèm pour régler des petits trucs, des hommages, des remerciements, notamment à Édouard Baer qui nous a enchaînés, ce genre de choses…

Eugénie, bien sûr. Eugénie évidemment.

Embryon, j’espérais que ma mère ferait une fausse couche.

Dans ma onzième année, le maréchal Pétain me pince raisonnablement un lobe d’oreille.

Je joue trop près de lui avec une balle en mousse couleur rouille.

Passent quelques décennies, une star mondialement célèbre plaque avec une autorité surprenante et en dehors des heures de travail ses lèvres sur les miennes, m’imposant ainsi un contact buccal qui s’avérera de qualité. Mme Rochefort était présente.

Belmondo signe autographe sur autographe. Apitoyé, on m’en demande un.

Pour en rire et par dérision, je signe « De Funès ». Rapidement, autour de moi, on se presse, je persiste et signe « De Funès », puis l’amour-propre m’envahit et, courageusement, je décide d’utiliser mon patronyme.

Le récipiendaire : « Qui c’est ça, Rochefort ?

— C’est moi.

— Soyez gentil, signez “De Funès”. »

Quand je vois mes amis morts interpréter des drames, je pleure. Quand je les vois dans des films drôles, je ris.

C’est la démarche qui compte, il faut presser le pas, en tentant de montrer à une centaine d’étudiants parqués derrière des barrières la position exacte des aiguilles de ma montre-bracelet. Position d’aiguilles qui m’interdit de rallier leur mouvement, si sympathique, auquel j’adhère, mais pour l’heure mes activités d’acteur en quelque sorte free-lance m’empêchent de rater un rendez-vous important.

Dans ces circonstances, surtout ne pas faire l’économie de mimiques adéquates, les cris chaleureux et gratifiants de « Rochefort, avec nous ! » permettant un sourire large, mais modeste.

Mon pas peut alors s’accélérer, les « Avec nous ! Avec nous ! » s’éteignent, faisant naître chez moi l’ombre légère d’une culpabilité rapidement recouverte par un « ouf » libérateur.

Quand il y a des manifestants derrière des barrières, il y a des CRS devant les barrières. Je traverse la rue, et me voici face à un groupe de rudes gaillards caparaçonnés qui me demandent fort aimablement de faire avec eux une photo de groupe.

Si le ton est aimable, leur apparence de plus, rend le refus impossible. À l’instar de mon maître Jules Renard, « n’écoutant que [m]on courage qui ne [me] disait rien », j’obtempère immédiatement.

Au centre, j’étreins les deux gladiateurs les plus proches de moi, et à l’injonction « Cheese » j’opte pour un sourire genre « Avec des gars comme ça, l’avenir est à nous ! »

De l’autre côté, doucement d’abord, puis de plus en plus fort, la gente estudiantine gronde. Moi qui me pique agréablement de jeunisme archéologique, me voilà à jamais brisé.

Dans le grondement de la jeunesse, je décrypte « Rochefort, salaud ! », « Rochefort, fumier ! », et un cri de ralliement s’organise : en solo, une interrogation : « Qu’est-ce que Rochefort ? », réponse du groupe : « C’est de la merde ! »

Pensant m’amender, je quitte hâtivement les gladiateurs avec une mimique précise : « Ah ! ces sacrés gosses ! » Le grondement augmente, devient infernal, j’essaie de minimiser ma fuite en esquissant deux ou trois pas au milieu de ma course.

Je n’ai pas de rendez-vous et, oisif, j’achète plus loin un journal.

Bord de Marne, sous le ponton de Beretro, sans se regarder, Yolande et moi entremêlons nos jambes, nous voici pieuvres d’eau douce, hélas quadropodes. Yolande, seize ans, ses jambes m’enserrent, ou s’immiscent, ose, la première, me regarder, regard furtif, constat de son pouvoir. L’ère des garçons asservis et ivres de l’être, commence ce jour chez Beretro, bord de Marne, « Allô, allô, tous à l’eau chez Beretro » !

Les Monique, Brigitte, Yolande, Nadine, Catherine, et Christiane, pour la première fois sont revêtues d’un bikini ! De séduisantes, les voilà sculpturales, maillots deux pièces, nombrils politiquement, largement apparents.

Nous, garçons, sommes au bord du vertige, comme nous allons aimer l’amour ! Comme nous allons aimer les filles désormais victorieuses, pour toujours nos égales, nous, pauvres garçons aux slips tricotés par nos mères attendries, slips dont les mailles s’écartèlent au contact de l’eau, s’écartèlent sous nos pulsions infantiles. Devant nos copines dorénavant si femmes, si belles, si nues, si désirables, nous nous prosternons.

Et Yolande, amazone furieuse, exige mon regard, puis, à coups de pied, écarte mes cuisses pour y lover les nôtres. Elle a 16 ans, je viens de naître.

L’atoll de Bikini c’est beau, le sable, les palmiers, vacancier en quelque sorte.

Ce jour-là une caméra immortalise la scène.

Le gouverneur dit : « Êtes-vous prêts à sacrifier vos îles pour le bien de l’humanité ? »

Le roi de Bikini, pas contrariant du tout, répond : « Tout est dans les mains de Dieu. »

Le gouverneur américain des îlots du Pacifique rétorque : « Si tout est dans les mains de Dieu, c’est forcément bien. »

On n’oubliera pas d’évacuer les originaires, pas comme à Nagasaki ou à Hiroshima, ne pas confondre ! Là-bas, au Japon, on s’était fait la main, et puis on était en guerre ! Peut-être pas pour la marchande de poisson, la marchande de fruits et légumes, ni le tailleur, ni la coiffeuse, on n’avait prévenu personne de crainte que ça ne marche pas, ça a marché.

Pour les « trainings » dans le Pacifique ce fut plus ludique : la première bombe, sur l’atoll de Bikini, était de couleur jaune, on avait peint sur celle-ci la sublime Rita Hayworth, star mondiale. Gilda son triomphe (ça sera le nom de la bombe, soyons ludiques), La Dame de Shanghai, etc.

Femme d’Orson Welles puis de l’Aga Khan, maîtresse de Pedro Estrada, dictateur et grand-père d’Eugénie, un CV irréprochable, un honneur pour le monde du spectacle.

Mais Rita Hayworth, on n’avait pas jugé bon de la prévenir. Simple pourtant : « Chère madame, vous serez représentée sur la première bombe atomique testée sur l’atoll de Bikini. Vous y apparaîtrez en maillot deux pièces noir, nombril non apparent. Veuillez agréer, etc. » Oui simple. Pourtant elle en prit ombrage pour le moins, n’avait-elle pas dit dans une interview : « Notre espèce est cruelle. » ? Alors…

Elle est morte folle dans un asile d’aliénés, ...

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