Quand un roi perd la France

QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

« Notre plus longue guerre, la guerre de Cent Ans, n’a été qu’un débat judiciaire, entrecoupé de recours aux armes. »

Paul Claudel

INTRODUCTION

Les tragédies de l’Histoire révèlent les grands hommes : mais ce sont les médiocres qui provoquent les tragédies.

Au début du XIVème siècle, la France est le plus puissant, le plus peuplé, le plus actif, le plus riche des royaumes chrétiens, celui dont les interventions sont redoutées, les arbitrages respectés, la protection recherchée. Et l’on peut penser que s’ouvre pour l’Europe un siècle français.

Qu’est-ce donc qui fait, quarante ans après, que cette même France est écrasée sur les champs de bataille par une nation cinq fois moins nombreuse, que sa noblesse se partage en factions, que sa bourgeoisie se révolte, que son peuple succombe sous l’excès de l’impôt, que ses provinces se détachent les unes des autres, que des bandes de routiers s’y livrent au ravage et au crime, que l’autorité y est bafouée, la monnaie dégradée, le commerce paralysé, la misère et l’insécurité partout installées ? Pourquoi cet écroulement ? Qu’est-ce donc qui a retourné le destin ?

C’est la médiocrité. La médiocrité de quelques rois, leur infatuation vaniteuse, leur légèreté aux affaires, leur inaptitude à bien s’entourer, leur nonchalance, leur présomption, leur incapacité à concevoir de grands desseins ou seulement à poursuivre ceux conçus avant eux.

Rien ne s’accomplit de grand, dans l’ordre politique, et rien ne dure, sans la présence d’hommes dont le génie, le caractère, la volonté inspirent, rassemblent et dirigent les énergies d’un peuple.

Tout se défait dès lors que des personnages insuffisants se succèdent au sommet de l’État. L’unité se dissout quand la grandeur s’effondre.

La France, c’est une idée qui épouse l’Histoire, une idée volontaire qui, à partir de l’an mille, habite une famille régnante et qui se transmet si opiniâtrement de père à fils que la primogéniture dans la branche aînée devient rapidement une légitimité suffisante.

La chance, certes, y eut sa part, comme si le destin voulait favoriser, à travers une dynastie robuste, cette nation naissante. De l’élection du premier Capétien à la mort de Philippe le Bel, onze rois seulement en trois siècles et quart, et chacun laissant un héritier mâle.

Oh ! tous ces souverains ne furent pas des aigles. Mais, presque toujours, à l’incapable ou à l’infortuné succède immédiatement, comme par une grâce du ciel, un monarque de haute stature ; ou bien un grand ministre gouverne au lieu et place d’un prince défaillant.

La toute jeune France manque de périr dans les mains de Philippe Ier, homme de petits vices et de vaste incompétence. Survient alors le gros Louis VI, l’infatigable, qui trouve, à son avènement, un pouvoir menacé à cinq lieues de Paris, et le laisse, à sa mort, restauré ou établi jusque aux Pyrénées. L’incertain, l’inconséquent Louis VII engage le royaume dans les désastreuses aventures d’outre-mer ; mais l’abbé Suger maintient, au nom du monarque, la cohésion et l’activité du pays.

Et puis la chance de la France, chance répétitive, c’est d’avoir ensuite, répartis entre la fin du XIIème siècle et le début du XIVème, trois souverains de génie ou d’exception, chacun servi par une assez longue durée au trône – quarante-trois ans, quarante et un ans, vingt-neuf ans de règne – pour que son dessein principal devienne irréversible. Trois hommes de nature et de vertus bien différentes, mais tous trois très au-dessus du commun des rois.

Philippe Auguste, forgeron de l’Histoire, commence, autour et au-delà des possessions royales, à sceller réellement l’unité de la patrie. Saint Louis, illuminé par la piété, commence d’établir, autour de la justice royale, l’unité du droit. Philippe le Bel, gouvernant supérieur, commence d’imposer, autour de l’administration royale, l’unité de l’État. Aucun n’eut pour souci premier de plaire, mais celui d’être agissant et efficace. Chacun dut avaler l’amer breuvage de l’impopularité. Mais ils furent plus regrettés après leur mort qu’ils n’avaient été, de leur vivant, décriés, moqués ou haïs. Et surtout ce qu’ils avaient voulu se mit à exister.

Une patrie, une justice, un État : les fondements définitifs d’une nation. La France, avec ces trois suprêmes artisans de l’idée française, était sortie du temps des virtualités. Consciente de soi, elle s’affirmait dans le monde occidental comme une réalité indiscutable et rapidement prééminente.

Vingt-deux millions d’habitants, des frontières bien gardées, une armée rapidement mobilisable, des féodaux maintenus dans l’obéissance, des circonscriptions administratives assez exactement contrôlées, des routes sûres, un commerce actif ; quel autre pays chrétien peut alors se comparer à la France, et lequel ne l’envie pas ? Le peuple se plaint, certes, de sentir sur lui une main qu’il juge trop ferme ; il gémira bien plus quand il sera livré à des mains trop molles ou trop folles.

Avec la mort de Philippe le Bel, soudain, c’est la brisure. La longue chance successorale est épuisée.

Les trois fils du Roi de fer défilent au trône sans laisser de descendance mâle. Nous avons conté précédemment les drames que connut alors la cour de France, autour d’une couronne mise et remise aux enchères des ambitions.

Quatre rois au tombeau en l’espace de quatorze ans ; il y a de quoi consterner les imaginations ! La France n’était pas habituée de courir si souvent à Reims. Le tronc de l’arbre capétien est comme foudroyé. Et ce n’est pas de voir la couronne glisser à la branche Valois, la branche agitée, qui va rassurer personne. Princes ostentatoires, irréfléchis, d’une présomption énorme, tout en gestes et sans profondeur, les Valois s’imaginent qu’il leur suffit de sourire pour que le royaume soit heureux. Leurs devanciers confondaient leur personne avec la France. Eux confondent la France avec l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Après la malédiction des trépas rapides, la malédiction de la médiocrité.

Le premier Valois, Philippe VI, qu’on appelle « le roi trouvé », autrement dit le parvenu, n’a pas su en dix ans bien assurer son pouvoir puisque c’est au bout de ce temps que son cousin germain, Édouard III d’Angleterre, se décide à rouvrir la querelle dynastique ; il se déclare en droit roi de France, ce qui lui permet de soutenir, en Flandre, en Bretagne, en Saintonge, en Aquitaine, tous ceux, villes ou seigneurs, qui ont à se plaindre du nouveau règne. En face d’un plus efficace monarque, l’Anglais eût sans doute continué d’hésiter.

Pas davantage, Philippe de Valois n’a su repousser les périls ; sa flotte est détruite à l’Écluse par la faute d’un amiral choisi, sans doute, pour sa méconnaissance de la mer ; et lui-même, le roi, erre à travers champs, au soir de Crécy, pour avoir laissé ses troupes à cheval charger par-dessus leur propre infanterie.

Quand Philippe le Bel instituait des impôts dont on lui faisait grief, c’était afin de mettre la France en état de défense. Quand Philippe de Valois exige des taxes plus lourdes encore, c’est pour payer le prix de ses défaites.

Dans les cinq dernières années de son règne, le cours des monnaies sera modifié cent soixante fois ; l’argent perdra les trois quarts de sa valeur. Les denrées, vainement taxées, atteignent des prix vertigineux. Une inflation sans précédent rend les villes grondantes.

Lorsque les ailes du malheur tournent au-dessus d’un pays, tout s’en mêle, et les calamités naturelles s’ajoutent aux erreurs des hommes.

La peste, la grande peste, partie du fond de l’Asie, frappe la France plus durement qu’aucune région d’Europe. Les rues des villes sont des mouroirs, les faubourgs, des charniers. Ici un quart de la population, ailleurs un tiers succombent. Des villages entiers disparaissent dont il ne restera, parmi les friches, que des masures ouvertes au vent.

Philippe de Valois avait un fils que la peste, hélas ! épargna.

Il restait à la France quelques degrés à descendre dans la ruine et la détresse ; ce sera l’œuvre de celui-là, Jean II, dit par erreur le Bon.

Cette lignée de médiocres fut tout près de faire écarter, dès le Moyen Âge, un système qui confiait à la nature de produire, au sein d’une même famille, le détenteur du pouvoir souverain. Mais les peuples sont-ils plus souvent gagnants à la loterie des urnes qu’à celle des chromosomes ? Les foules, les assemblées, même les collèges restreints ne se trompent pas moins que la nature ; et la providence, de toute manière, est avare de grandeur.

PREMIÈRE PARTIE

LES MALHEURS VIENNENT DE LOIN

I

LE CARDINAL DE PÉRIGORD PENSE…

J’aurais dû être pape. Comment ne pas penser et repenser que, par trois fois, j’ai tenu la tiare entre mes mains ; trois fois ! Tant pour Benoît XII que pour Clément VI, ou que pour notre actuel pontife, c’est moi, en fin de lutte, qui ai décidé de la tête sur laquelle la tiare serait posée. Mon ami Pétrarque m’appelle le faiseur de papes… Pas si bon faiseur que cela, puisque ce ne put jamais être sur la mienne. Enfin, la volonté de Dieu… Ah ! l’étrange chose qu’un conclave ! Je crois bien que je suis le seul des cardinaux vivants à en avoir vu trois. Et peut-être en verrai-je un quatrième, si notre Innocent VI est aussi malade qu’il se plaint de l’être…

Quels sont ces toits là-bas ? Oui, je reconna ...

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