Les Poisons de la couronne

LES POISONS DE LA COURONNE

« L’histoire est toujours une science conjecturale. »

Daniel-Rops

PROLOGUE

Philippe le Bel avait laissé la France en situation de première nation du monde occidental. Sans recourir aux guerres de conquête, mais par négociations, mariages et transactions, il avait largement accru le territoire, en même temps qu’il s’était constamment appliqué à centraliser et renforcer l’État. Toutefois les institutions administratives, financières, militaires, politiques, dont il avait voulu doter le royaume et qui, relativement à l’époque, apparaissaient souvent comme révolutionnaires, n’étaient pas suffisamment ancrées dans les mœurs et l’Histoire pour pouvoir se perpétuer sans l’intervention personnelle d’un monarque fort.

Six mois après le décès du Roi de fer, la plupart de ses réformes semblaient déjà vouées à la disparition, et ses efforts à l’oubli.

Son fils et successeur, Louis X Hutin, brouillon, médiocre, incompétent, et dès le premier jour de règne dépassé par sa tâche, s’était facilement déchargé des soins du pouvoir sur son oncle Charles de Valois, bon capitaine, mais détestable gouvernant, dont les turbulentes ambitions, longtemps tournées vers la vaine recherche d’un trône, trouvaient enfin à s’employer.

Les ministres bourgeois, qui avaient fait la force du règne précédent, venaient d’être emprisonnés, et le corps du plus remarquable d’entre eux, Enguerrand de Marigny, ancien recteur général du royaume, pourrissait aux fourches du gibet de Montfaucon.

La réaction triomphait ; les ligues baronniales semaient le désordre dans les provinces et tenaient en échec l’autorité royale. Les grands seigneurs, Charles de Valois le premier, fabriquaient leur propre monnaie qu’ils faisaient circuler pour leur profit personnel. L’administration, cessant d’être contrôlée, pillait pour son compte, et le Trésor était à sec.

Une récolte désastreuse, suivie d’un hiver exceptionnellement rigoureux, avait provoqué la famine. La mortalité croissait.

Pendant ce temps, Louis Hutin se préoccupait surtout de réparer son honneur conjugal et d’effacer, s’il était possible, le scandale de la tour de Nesle.

Faute d’un pape, que le conclave ne parvenait pas à élire, et qui aurait pu prononcer l’annulation du lien, le jeune roi de France, afin de pouvoir se remarier, avait fait étrangler sa femme, Marguerite de Bourgogne, dans la prison de Château-Gaillard.

Il devenait libre ainsi d’épouser la belle princesse d’Anjou-Sicile que Charles de Valois lui avait choisie, et avec laquelle il imaginait partager les félicités d’un long règne.

PREMIÈRE PARTIE

LA FRANCE ATTEND UNE REINE

I

ADIEU À NAPLES

Debout, dans sa robe toute blanche, à l’une des fenêtres de l’énorme Château-Neuf, d’où la vue dominait le port et la baie de Naples, la vieille reine-mère Marie de Hongrie regardait un vaisseau en train d’appareiller. Essuyant d’un doigt rêche le pleur qui mouillait sa paupière sans cils, elle murmura :

— Allons, maintenant je peux mourir.

Elle avait bien rempli sa vie. Fille de roi, femme de roi, mère et grand-mère de rois, elle avait affermi sa descendance sur les trônes d’Europe méridionale et centrale. Tous ses fils survivants étaient rois, ou ducs souverains. Deux de ses filles étaient reines. Sa fécondité avait été un instrument de puissance pour les Anjou-Sicile, cette branche cadette de l’arbre capétien, et qui prenait tournure de devenir aussi grosse que le tronc.

Si Marie de Hongrie avait déjà perdu six de ses enfants, au moins avait-elle la consolation que l’un d’eux, entré dans les ordres, fût en voie d’être canonisé. Elle serait la mère d’un saint. Comme si les royaumes de ce monde étaient devenus trop étroits pour cette tentaculaire famille, la vieille reine avait poussé sa progéniture jusque dans le royaume des cieux.

À soixante-dix ans passés, il ne lui restait plus qu’à assurer l’avenir d’une de ses petites-filles, Clémence, l’orpheline. C’était désormais chose faite.

Le gros vaisseau qui, dans le port, levait l’ancre, ce 1er juin 1315, par un soleil éclatant, représentait tout à la fois, aux yeux de la reine-mère de Naples, le triomphe de sa politique et la mélancolie des choses achevées.

Car pour sa bien-aimée Clémence, pour cette princesse de vingt-deux ans sans aucune dot territoriale et riche seulement de sa réputation de beauté et de vertu, elle avait négocié la plus haute alliance, le plus prestigieux mariage. Clémence allait être reine de France Ainsi, la moins pourvue de toutes les princesses d’Anjou recevait le plus puissant des royaumes et devenait suzeraine de toute sa parenté C’était là comme une illustration des enseignements évangéliques.

Certes, on disait que le jeune roi de France, Louis le Dixième, n’était pas trop avenant de visage, ni des mieux doués quant au caractère.

« Eh quoi ! mon époux, que Dieu l’absolve, était boiteux et je ne m’en suis pas mal accommodée, pensait Marie de Hongrie D’abord, on n’est pas reine pour être heureuse. »

On s’étonnait également, à mots couverts, que la reine Marguerite fût morte dans sa prison, avec tant d’à-propos, alors que le roi Louis se trouvait en peine à obtenir l’annulation du mariage. Mais fallait-il ouvrir l’oreille à toutes les médisances[1] ? Marie de Hongrie était peu portée à la pitié envers une femme, une reine surtout, qui avait trahi les engagements conjugaux. Elle ne voyait rien de surprenant à ce que le châtiment de Dieu se fût naturellement abattu sur la scandaleuse Marguerite.

« Ma belle Clémence remettra la vertu en honneur à la cour de Paris », se dit-elle encore. En guise d’adieu, elle fit, de sa main grise, un signe de croix à travers la lumière, puis, le visage secoué de tics sous son voile immaculé et sa mince couronne, le pas raide, mais encore décidé, elle alla s’enfermer dans sa chapelle pour y remercier le ciel de l’avoir aidée à accomplir sa longue mission royale, et pour offrir au Seigneur la grande souffrance des femmes qui ont fini leur temps.

Cependant, le San Giovanni, énorme nef ronde, à la coque blanche et or, arborant aux cornes de sa mâture les flammes d’Anjou, de Hongrie et de France, commençait à manœuvrer pour s’éloigner du bord.

Le capitaine et son équipage avaient juré sur l’Évangile de défendre leurs passagers contre la tempête, les pirates barbaresques et tous les périls de la navigation La statue de saint Jean-Baptiste, protecteur du navire, étincelait à la proue sous les rayons du soleil Dans les châtelets à créneaux, à mi-hauteur des mâts, cent hommes d’armes, guetteurs, archers, lanceurs de pierres, se tenaient prêts à repousser les attaques des écumeurs de mer s’il en survenait. Les cales regorgeaient de vivres, les amphores d’huile et de vin étaient plantées dans le sable du lest, où l’on avait également enfoncé des centaines d’œufs pour qu’ils se conservassent frais. Les grands coffres bardés de fer qui contenaient les robes de soie, les bijoux, les objets d’orfèvrerie et tous les cadeaux de noce de la princesse s’empilaient contre les parois de l’escandolat, vaste chambre ménagée entre le maître-mât et la poupe, et où dormiraient, sur des tapis d’Orient, les gentilshommes et chevaliers d’escorte. Les Napolitains s’étaient massés sur les quais pour voir partir ce qui leur semblait être le vaisseau du bonheur. Des femmes élevaient leurs enfants à bout de bras. Dans cette foule, bruyante et familière ainsi que le peuple de Naples le fut toujours, on entendait crier :

— Guarda com’è bella !

— Addio Donna Clemenza ! Siate felice !

— Che Dio la benedica la nostra principessa !

— Non Vi dimenticate di noi ![2]

Car Donna Clemenza, pour les Napolitains, était environnée d’une sorte de légende. On se souvenait de son père, le beau Carlo-Martello, héritier de Naples et de Hongrie, ami des poètes et en particulier de Dante, prince érudit, musicien, excellant aux armes, qui parcourait la péninsule, suivi de deux cents gentilshommes français, provençaux et italiens, tous vêtus comme lui par moitié d’écarlate et de vert sombre, et montés sur des chevaux harnachés d’argent. On le disait fils de Vénus, car il possédait « les cinq dons qui invitent à l’amour, et qui sont la santé, la beauté, l’opulence, le loisir, la jeunesse ». Il avait été foudroyé par la peste, à vingt-quatre ans ; sa femme, une Habsbourg, était morte en apprenant la nouvelle, fournissant un mythe tragique à l’imagination populaire.

Naples avait reporté sa tendresse sur Clémence qui, en grandissant, reproduisait les traits de son père. Cette orpheline royale était bénie des quartiers pauvres où elle allait elle-même distribuer l’aumône. Les peintres de l’École giottesque se plaisaient à reproduire en leurs fresques son visage clair, ses cheveux d’or, ses longues mains effilées.

Du haut de la plate-forme crénelée qui formait le toit du château d’arrière, à trente pieds au-dessus des eaux, la fiancée du roi de France jetait un dernier regard sur le paysage de son enfance, sur le vieux château de l’Œuf où elle était née, sur le Château-Neuf, le Maschio Angioino, où elle avait grandi, sur cette foule grouillante ...

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