Prisonniers de la grande forêt

Prisonniers de la grande forêt

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Ce journal appartient à Anya Soloniuk

Village d’Horoshova

Comté de Borschiv

Province de Galicie

Autriche-Hongrie

13 avril 1914

Février 1914

261-3, rue Grand Trunk, Montréal, Canada

10 février 1914

Chère Anya,

Je suis désolé de ne pas pouvoir être auprès de toi en ce jour de la fête de sainte Anne, ta patronne. J’ai du mal à croire que ma petite fille a maintenant 12 ans. Je t’envoie ce carnet afin que tu y consignes toutes les expériences que tu vivras à partir du moment où tu quitteras notre cher village pour traverser l’océan et venir me rejoindre.

Ton Tato qui t’aime

Avril 1914

Lundi 13 avril 1914, tôt le matin

Chez nous, dans notre beau village d’Horoshova

Cher journal, ta reliure est faite de cuir fin, rouge comme celui de nos bottes de danse, et tes pages sont de la couleur du beurre fraîchement baratté. Quand je te tiens contre ma joue, tu sens bon le frais, comme Tato quand il vient de se raser.

Je suis contente d’avoir un journal, mais je serais encore plus contente si mon père revenait chez nous. Il veut plutôt que nous partions pour le Canada. Mama m’a montré un dessin de la maison qu’il a trouvée pour nous. Comparée à notre petite maison, elle est énorme. Elle est faite de petites briques rectangulaires, au lieu d’être recouverte de crépi comme toutes les maisons d’Horoshova. Elle est haute comme trois de nos maisons empilées les unes sur les autres! À chaque étage, il y a une porte et toute une série de fenêtres, et à l’extérieur, il y a un grand escalier de métal qui monte jusqu’en haut! Il doit y avoir une pièce à chaque étage, dans cette énorme maison canadienne, peut-être même deux pièces! Ça va être amusant, de monter et descendre ces marches en courant!

Je me demande si je vais avoir ma propre chambre. Pas comme ici où tout le monde dort dans la même pièce. J’adorerais avoir une chambre tout en haut de la maison. Je m’y sentirais comme sur le toit du monde!

Il y a un chemin tout plat qui passe devant la maison du Canada. Il ne ressemble pas aux chemins de terre que nous avons ici. Je me demande de quoi cette route est faite. Halyna dit que les chemins sont pavés d’or, mais si c’était vrai, Tato l’aurait sûrement dit à Mama. Le long du chemin, il y a de hautes lanternes. Dans une de ses lettres, Tato nous a expliqué qu’on les appelait réverbères. Il paraît qu’ils restent allumés toute la nuit afin que les gens puissent y voir clair quand il fait noir.

Sur le dessin de Tato, la porte de la maison donne directement sur la rue. Il n’y a pas de jardin ni de muret de pierres. Alors, où plante-t-on des fleurs? Est-ce qu’il y a des fleurs au Canada?

Là-bas, les maisons sont si rapprochées que j’ai l’impression qu’elles se touchent. Ce sera bizarre, d’avoir des voisins si près de nous. J’espère qu’ils seront gentils. Comment fait-on pour aller dans la cour arrière? Tato a dessiné de gros tas de neige. Il dit qu’il y a plus de neige au Canada que chez nous, mais on ne le croirait pas vraiment.

Est-ce que notre maison du Canada va être du même bleu qu’un œuf de merle, comme notre maison d’ici?

Notre nouvelle maison se trouve dans une rue nommée « Grand Trunk ». Mama dit que le mot anglais « grand » signifie « gros » et que « trunk » veut dire « malle ». D’après moi, ils ont donné à cette rue le nom de Grand Trunk parce que les maisons ont toutes l’air d’énormes malles carrées.

Aujourd’hui, j’ai aidé Mama à faire nos bagages pour le Canada. Nous pouvons prendre un coffre en bois chacun, même Mykola. Nous avons mis tous les babka séchés dans un coffre. J’ai été surprise, quand Mama a choisi son coffre à trousseau et qu’elle en a tapissé l’intérieur avec sa jupe de mariage toute brodée et son voile. Elle m’a dit qu’elle tenait à les emporter avec elle, qu’il n’y avait pas de place dans les autres coffres et que la brioche sèche ne les abîmerait sûrement pas.

Mama a mis un cruchon de vodka dans mon coffre, avec deux cruches d’eau et un pot de miel. Ça ne laissait pas beaucoup de place pour mes affaires, mais Tato nous a bien avertis d’apporter surtout de quoi manger et boire, et de ne pas essayer de prendre avec nous toutes sortes de souvenirs. Je voulais emporter le tsymbaly de Volodymyr, mais Mama a dit qu’il n’y avait pas de place. Je sais qu’il est trop long pour entrer dans un de nos coffres, mais j’ai le cœur brisé à l’idée de le laisser ici. Je viens juste de commencer à apprendre à en jouer et, chaque fois que j’exécute un morceau, je pense à mon pauvre Volodymyr. J’ai dit à Mama que nous pourrions l’envelopper dans un édredon, et j’ai même offert de le transporter, mais elle a refusé.

Mama m’a fait mettre la pipe en bois de Dido entre mes vêtements, et aussi la cuillère en argent qui est dans la famille depuis toujours. J’y ai aussi glissé un petit pot rempli de mes précieuses perles de verre. Elles ne prennent pas beaucoup de place, et je ne sais pas si on fabrique des gerdany, au Canada. Oy! Je ne veux pas quitter Horoshova. Nous emportons aussi un oreiller de duvet. Mama a dit que ça empêcherait les cruches et les pots de s’entrechoquer.

Dans le coffre de Baba, nous avons mis des fruits séchés, des graines de tournesol et encore de l’eau. Mama a tapissé l’intérieur de ce coffre-là avec le linge de maison brodé de son trousseau et y a mis des vêtements de rechange pour chacun de nous. Il restait de la place pour le petit manteau de Mykola. Baba a enveloppé l’icône dans une broderie aussi ancienne que la cuillère. Elle l’a bien calée au milieu de nos vêtements de rechange afin de lui éviter les chocs. Elle voulait emporter sa vaisselle et sa meule à céréales, mais Mama lui a dit qu’il n’y avait pas de place. Elle a tout de même réussi à caser son kystka pour décorer les œufs de Pâques. Le coffre de Mykola ne contenait que trois autres manteaux en peau de mouton. Il était tellement plein que j’ai dû m’asseoir sur le couvercle pendant que Mama l’attachait avec de la corde.

Mama a dit que je pouvais aller porter le tsymbaly de Volodymir chez Halyna. Halyna aimait mon frère autant que nous, alors je suppose que, si je ne peux pas garder le tsymbaly, la meilleure chose à faire, c’est de le donner à Halyna.

Plus tard

Je suis tellement triste de quitter Halyna! C’est ma plus chère amie au monde. Baba lui a aussi donné la vaisselle. Elle est presque de la famille, maintenant, à Horoshova.

Je ne veux pas partir.

Non.

Non.

Plus tard

Baba a dit à Mama qu’elle était trop vieille pour partir. Baba donne toujours son âge comme excuse pour ne pas faire quelque chose, mais elle n’est pas si vieille que ça. Elle a mal aux jambes, c’est vrai, mais ses mains sont toujours aussi habiles, et son esprit, toujours aussi vif.

Mama dit que Tato a vendu notre terre afin de payer notre voyage jusqu’au Canada. Baba est donc obligée de partir, tout comme moi.

Vendredi 17 avril 1914

Hambourg, en attendant le bateau

C’est fait. Impossible de revenir en arrière. Un brin de lilas est pressé entre les pages de mon journal. C’est tout ce que j’ai pour me rappeler ma chère Halyna. Je suis si triste que c’est à peine supportable.

Ce qui ne me manquera pas :

– cet idiot de Bohdan;

– le prêtre;

– le seigneur de notre région. Ce qui va me manquer :

– mon cher, cher frère, Volodymyr;

– Halyna;

– mes poules et mes tournesols, mon jardin, ma chère petite maison d’Horoshova;

– le Dniestr (le fleuve);

– les magnifiques cerisiers, qui sont justement en fleurs en ce moment.

Une question que je me pose : y a-t-il des cigognes au Canada?

Plus tard

Nous nous sommes arrêtés dans une pension à Hambourg. Notre bateau n’est pas encore rentré de son dernier voyage, alors nous devons l’attendre. Je n’ai pas l’habitude d’être entourée d’autant de monde. Baba, Mama, Mykola et moi sommes entassés dans une petite chambre et je n’ai même pas une petite table pour écrire, mais ça ne me dérange pas; j’écris sur mes genoux. La chambre sent le vieux poisson, et les cloisons sont si minces qu’on entend tout ce que font les voisins. Quelqu’un vient justement de roter!

Les rues de Hambourg sont pavées, et les maisons sont tassées les unes contre les autres, comme au Canada. Il y a tellement de monde dans les rues, provenant d’endroits si différents, que j’en ai la tête qui tourne. Je suppose que tous ces gens attendent aussi un bateau.

Samedi 18 avril 1914, tôt le matin

Toujours en train d’attendre le bateau!

Déjà le samedi de Pâque ...

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