San-Antonio

Le coup du père François

À Luce Feyrer et à Jacques Chabannes. Avec toute mon affection

S.-A.

Je frissonne à l’idée que des locdus de bas étage, des ambitieux sans scrupules, des amoindris, des refoulés, des invertébrés, des combinards, des zaprogains, des vicieux et des pommes-à-l’eau pourraient avoir la prétention de se reconnaître dans les merveilleuses pages qui suivent.

Cette histoire est fictive ainsi que tout son matériel. D’ailleurs la vie ne serait pas fichue d’inventer des trucs pareils.

Qu’on se le dise !

S.A.

CHAPITRE PREMIER

La voix était pâle, flageolante et un rien pleurarde. Je crus tout d’abord que c’était celle de Pinaud.

— Allô ! Je voudrais parler au commissaire San-Antonio.

— C’est moi.

— Dites-moi, monsieur le commissaire, vous avez bien fréquenté le lycée de Saint-Germain-en-Laye, n’est-ce pas ?

Cette allusion à mon brillant passé scolaire me fit dresser l’oreille.

— En effet, pourquoi ?

— Ici c’est Morpion, vous vous souvenez de moi ?

Je restai comme deux ronds de flan. Une bouffée nostalgique de salle de classe me fit frémir les naseaux. Morpion ! Le cher, le doux, le bon Morpion !

— Pas possible ! Comment allez-vous, monsieur le professeur ?

— Mieux, répond-il, d’où je conclus sans grand mérite qu’il venait d’être malade.

— Qu’est-ce qui me vaut la joie de ce coup de fil ?

Il se racla la gorge. C’était un tic. Tous les cinq ou six mots, il produisait un petit couac comique avec son gosier.

— Dites-moi, mon jeune ami…

Mon jeune ami ! Comme jadis, en classe. J’en eus un grand coup de tristesse douceâtre dans le violon.

— Dites-moi, mon jeune ami, est-ce qu’un policier aussi célèbre et occupé que vous l’êtes pourrait consacrer quelques minutes à un vieux bonhomme plus qu’à moitié moisi ?

J’éclatai de rire.

— En voilà une question ! Quand est-ce qu’on se voit ?

— Quand nous voyons-nous ? rectifia-t-il. Vous avez toujours eu un beau style mais un parler déplorable, Antoine !

Puis, revenant à ma question :

— Le plus tôt possible, espéra Morpion.

— Voulez-vous que j’aille chez vous ?

— Je n’osais vous le demander, je rentre de l’hôpital et j’ai les jambes en coton.

— O.K., j’arrive, donnez-moi votre adresse.

Morpion habitait rue de la Pompe. Et pourtant, je vous jure qu’il ne faisait pas Seizième !

— Sixième gauche ! me virgule la concierge, une imposante dame rasée de frais.

Je m’insinue dans l’ascenseur et tout en me laissant hisser je réunis mes souvenirs pour une conférence de presse.

Morpion, ç’a été mon prof de français en seconde et en première.

Je n’ai jamais su d’où lui venait cet irrévérencieux surnom. Des aînés l’avaient baptisé ainsi et je vous parie que s’il professe encore on continue de l’appeler Morpion. Il n’y a pas que les écrits qui perpétuent l’histoire !

Comme je referme la lourde de l’ascenseur, une porte s’entrouvre sur le palier et, dans l’entrebâillement, je découvre le bon vieux Morpion. Les quelque quinze années qui se sont écoulées depuis mon départ du lycée ne lui ont pas fait de cadeau. En l’apercevant, je me rends compte à quel point les enfants font de fausses estimations quant à l’âge des grandes personnes. À l’époque, je le croyais vioque, Morpion. Je le situais dans les croulants. Mais c’est seulement maintenant qu’il a de la boutanche, le pauvre biquet.

Son petit crâne chauve et pointu fait des vagues. Sa couronne de cheveux blonds est devenue grise. Ses paupières se sont alourdies et il a troqué ses lunettes d’or contre des bésicles à monture d’écaille. Il a une tronche comme un poing et il est plus pâle qu’un faire-part de mariage.

Une seule chose n’a pas changé : son accoutrement. À croire qu’il porte le même costar sombre aux revers trop larges, le même col de celluloïd blanc sur une chemise bleue reprisée, la même cravate noire en corde et les mêmes manchettes trop longues qui lui arrivent au ras des ongles.

— Eh bien, mon jeune ami ! fait-il de sa petite voix minutieuse et bêlante, vous avez changé depuis le lycée !

Je serre sa petite main fiévreuse et il me fait entrer dans son castel.

L’appartement n’est pas racontable. Faut vraiment être un vieux pédagogue pour crécher ici. Les meubles croulent sous les livres. Des bouquins jonchent le sol et s’empilent dans le couloir. C’est une sorte de lèpre monstrueuse qui bouffe tout. Des vieilles nippes, du linge sale, de la vaisselle souillée s’accumulent dans les endroits les plus inattendus.

Mais pire que le désordre, ce qui frappe, c’est l’odeur. Une demi-douzaine de greffiers m’en rendent compte. On fait de l’Holiday on ice sur les résidus de ces messieurs.

— Le ménage n’est pas fait, m’avertit Morpion, excusez-moi. Mais je suis rentré ce matin de l’hôpital.

— Qu’aviez-vous ?

— Une glomurite distendue de la membrane perchée, m’explique-t-il.

— C’était douloureux ?

— Au début on ne s’en rend pas compte, mais progressivement les symptômes apparaissent. On commence par faire un foutriquet latent du capuchon et ça évolue très vite, jusqu’à ce qu’on assiste à un affaissement de l’Huhéner. Lorsque le professeur Bhandemhoux m’a opéré, j’étais sur le point de faire un culbutus du croupionus.

Tout en m’expliquant sa maladie, il a débarrassé un fauteuil des livres, des chats et des excréments qui l’encombraient.

— Asseyez-vous, mon jeune ami. Je peux vous offrir un petit quelque chose ?

— Volontiers, accepté-je.

Et je me gondole comme une fête nautique sur le Grand Canal.

— Si je m’étais douté qu’un jour vous me paieriez à boire, dis-je.

— Et moi, riposte Morpion en souriant, si je m’attendais à ce que le plus dissipé de mes garnements devienne un as de la police. Ça vous a pris comment, cette vocation ?

— Pendant les récréations, on jouait beaucoup au gendarme et au voleur et c’était toujours moi qui faisais le voleur, alors j’ai voulu changer…

Il sourit.

— Et c’est un travail, ça ? s’étonne-t-il.

— Pas exactement, mais c’est un joli passe-temps. Un passe-temps dans lequel on risque sa peau…

Morpion déniche deux verres aux parois encroûtées.

— Bast, fait-il, la vie, mon jeune ami, c’est si peu de chose. Elle n’est possible sur cette planète qu’entre moins vingt et plus quarante degrés. Or, le soleil qui nous l’assure dégage une température de cinq millions de degrés ! Rendez-vous compte de notre précarité. Que ce bougre-là fasse un léger écart dans un sens ou dans un autre et notre cher vieux globe devient glace ou cendres.

Il prend une bouteille dans une corbeille recelant pas mal de choses bizarres et emplit nos deux verres.

Je voudrais bien pouvoir essuyer les bords du mien avec mon mouchoir avant de boire, mais Morpion ne m’en laisse pas le temps.

— À votre santé, mon jeune ami.

Nous trinquons. Je goûte et je parviens à réprimer une grimace.

— Pas mauvais, n’est-ce pas ? demande Morpion.

— Excellent, renchéris-je, qu’est-ce que c’est ?

Il tourne le flacon vers moi. Je constate alors qu’il s’agit d’un dépuratif. J’en fais aimablement la remarque à mon ancien prof et celui-ci hausse les épaules.

— Bast, fait-il, ça ne peut pas nous faire du mal.

Et là-dessus il vide son godet. Je commence à me demander pourquoi Morpion a fait appel à moi. Jusqu’ici il ne s’est guère pressé d’éclairer ma lanterne. Comme il ne se décide pas, je lui pose la question. Il a un sourire modeste.

— Je suis un littéraire, mais cependant je n’aime pas le mystère, dit-il.

Il ramasse un bouton de sa chemise qui vient d’affirmer son indépendance en roulant sur le plancher.

— Lorsque je me suis décidé à entrer à l’hôpital, murmure le disséqueur de Pascal, j’ai embarqué mes chats chez une vieille amie, puis j’ai fermé mon appartement et mis la clé dans ma poche…

Il me regarde comme s’il hésitait à poursuivre.

— Et alors ? l’encouragé-je, de plus en plus intrigué.

Son regard triste et myope s’emplit d’une candeur infinie.

— Alors, mon jeune ami, j’ai donc passé deux mois dans cet hôpital pour ne regagner mon logis que ce matin. Auparavant j’ai fait un détour afin d’aller récupérer mes petits compagnons, ajoute-t-il en désignant les greffiers. Nous arrivons tous à la maison, joyeux de nous retrouver chez nous, j’entre, et, aussitôt, quelque chose me surprend…

— Quoi ? croassé-je.

Il lève la main, comme il le faisait jadis pour réclamer le silence.

— Quelque chose d’indéfinissable, qui m’a troublé.

— Quoi ? coassé-je, espérant confusément que ma voix de grenouille serait plus efficace que ma voix de corbeau.

— Un tic-tac, répond-il du tac au tac.

— Une bombe ? espéré-je.

À l’extrémité des manchettes, ses doigts pianotent nerveusement.

— Non : la pendule !

Il me montre une petite pendulette neuchâteloise sur la cheminée.

— Et alors ? béé-je.

Son regard se charge de commisération.

— On fait carrière dans la police et un pareil prodige vous laisse indifférent ? ricane Morpion.

— Mais quel prodige ?

— Cette pendule a besoin d’être remontée tous les huit jours. Mon appartemen ...

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