Pisteur - Livre 2 - Partie 2

Orson Scott Card

Pisteur

Livre 2. Partie 2

Pour Gregg Homer, ami et soutien, qui place le pouvoir dans les mains des autres et la sagesse dans leur cœur.

Chapitre 1

La dague

Umbo n’avait jamais trop su quoi penser de l’école. D’un côté, elle lui avait offert un refuge loin des rosseries de son père et des corvées du foyer. De l’autre, il avait toujours envié à Rigg ses heures aménagées : quelques-unes en classe pour beaucoup au fond des bois avec son père, à attraper des petites bêtes pour leur fourrure.

Mais, comme il l’apprit plus tard, Rigg avait connu dans la forêt un apprentissage bien plus sévère que lui-même à la petite école du village. Et après des semaines de voyage d’un bout à l’autre du spectre de la modernité, des abords civilisés de la Stashik aux campagnes sauvages de l’entremur de Vadesh, à mesurer l’ampleur du travail accompli par Rigg, pour leur trouver de l’eau, de la nourriture, dresser des lieux de campement sûrs, Umbo s’était dit que, tout compte fait, les salles de classe lui avaient épargné bien des rigueurs.

Ici, dans l’entremur d’Odin, le jeune garçon du Gué-de-la-Chute avait l’impression de redevenir un écolier, et pas des plus brillants. Conscient qu’il ne pourrait jamais combler son retard sur Rigg, le premier de la classe, sur Olivenko, le disciple assidu du Roi Knosso, et sur Param, ancienne élève des meilleurs précepteurs de la cour, il se fixa un objectif des plus basiques : en apprendre autant que possible sur les vaisseaux partis de la Terre.

Il bûcha jour et nuit et finit par maîtriser le sujet à un niveau raisonnable… c’est-à-dire ni mieux ni moins bien que n’importe qui d’autre dans pareilles circonstances. Et comme il avait hérité, aux dernières nouvelles, des gènes d’un petit génie, il s’amusa aussi à tester sa mémoire, histoire de voir ce qu’elle valait comparée à celle de Rigg.

Mais ces passe-temps cachaient en fait un projet bien plus ambitieux, qu’Umbo tenait à garder secret le temps de tirer certaines choses au clair.

Les Enfants d’Odin leur avaient révélé des tas de choses, mais en laissant subsister d’énormes interrogations ; certains sujets n’étaient d’ailleurs tout bonnement jamais évoqués. Sans compter que parmi les dix mille habitants de l’entremur, seuls Père-Souris et Saute-Nuages semblaient autorisés à leur parler – des interlocuteurs tout à fait affables, aimables et serviables au demeurant, Umbo en convenait. Mais pourquoi les autres restaient-ils terrés chez eux ? Avaient-ils interdiction de leur parler ? Était-ce par indifférence ? Umbo n’adhérait pas un instant à cette seconde thèse.

Car ne leur avait-on pas présenté les Enfants d’Odin comme des gens libres, plus doués et créatifs que la moyenne ? Comment, dans ce cas, expliquer leur désintérêt le plus total ? Des jeunes gens capables de maîtriser le temps aussi naturellement que des fonctions vitales de leur corps leur rendaient visite, et personne ne désirait les rencontrer, leur parler, assister à une petite démonstration ? Où était la logique dans tout cela ? Leurs hôtes leur cachaient forcément quelque chose.

Umbo et ses amis ne disposaient pour l’instant que d’une version des faits sur trois points précis : quiconque développerait une nouvelle arme serait abattu sans sommation, les Enfants d’Odin avaient piraté le code des Murs, mais pas celui des orbiteurs – pour une raison encore inconnue. Et, chose incroyable, Umbo et les siens étaient libres de prendre les décisions qu’ils voulaient… mais comme ces décisions dépendaient directement d’informations soigneusement filtrées par les Enfants d’Odin, elles n’avaient dès lors plus rien d’objectif.

Comment exprimer ouvertement ces doutes au reste du groupe ? Dans la bibliothèque, les murs – ou plutôt les souris – avaient des oreilles. Ces mouchards à quatre pattes grouillaient partout. Dedans, dehors… l’entremur en était truffé.

Une autre question tracassait Umbo : pourquoi confiner les dix mille âmes de l’entremur aux abords du Mur et laisser l’immensité restante aux bêtes sauvages – qu’Umbo soupçonnait aussi domestiquées que les souris ?

Et qui avait décidé de baptiser les entremurs d’après le nom de la machine qui s’était chargée de leur développement ? Une règle pas tout à fait appliquée à la lettre, d’ailleurs, dans la mesure où deux entremurs s’inspiraient du nom de Ram Odin. Le légendaire commandant de bord du vaisseau mère n’avait pourtant jamais mis les pieds que dans l’entremur natal d’Umbo. Pourquoi s’être inspiré de son patronyme pour celui des « Enfants d’Odin » ? Et si la légende mentait et que chaque colonie avait eu droit à son exemplaire de Ram Odin, pourquoi ne pas avoir nommé tous les entremurs à sa mémoire ?

Aucun des ouvrages consultés par Umbo ne lui fournit le moindre indice, malgré des heures passées le nez fourré dans d’antiques chroniques des entremurs. Pour tromper l’ennemi, il prétexta des recherches sur les vaisseaux enfouis mais se focalisa sur les références à Ram Odin. Il s’avéra que le plus grand mystère flottait autour de l’homme, même dans les entremurs de Ram et d’Odin, comme s’il ne s’était jamais mêlé aux colons.

Par quel miracle aurait-il pu donner naissance aux aïeux des voyageurs du temps sans vivre parmi eux ? Les téléporteurs des Enfants d’Odin descendaient-ils eux aussi de Ram Odin ? Le commandant avait-il engendré sa progéniture dans les deux entremurs ? Pourquoi pas dans tous, tant qu’à faire ?

Père-Souris et Saute-Nuages se montraient d’une patience, d’une sagesse, et d’une gentillesse infinies – mais Umbo doutait que leur bienveillance de façade tiendrait longtemps sous le feu de ses questions. Il ne pouvait concevoir être le seul à remarquer de telles incohérences. Et pourtant, pas un de ses camarades ne soulevait la moindre question. Comme s’ils savaient ces sujets trop sensibles pour oser les aborder, ne serait-ce qu’en pensée.

Umbo, lui, y mit toute son énergie. Il y pensa, y repensa, se replongea dans les livres, passa en revue chaque détail. Et ne trouva rien d’autre que ce que les Enfants d’Odin avaient laissé bien en évidence pour qu’il les trouve.

Après leur réunion au sommet de la colline, et leur décision de ne rien faire d’autre qu’observer les Éclaireurs à leur arrivée, Umbo était sagement retourné à ses études, comme tout le monde. Le groupe vivait plutôt bien ; chacun se montrait sociable aux repas, communiquait ses dernières trouvailles, exposait ses théories sur les Terriens, blaguait à table. Mais aucun ne se confiait, n’allait au fond des choses. Pas devant Umbo, à tout le moins.

Sont-ils muets de la sorte avec tout le monde ou seulement avec moi ? s’interrogea un jour Umbo. À moins que je ne sois transparent… ou que chacun vive dans sa bulle sans que je m’en sois rendu compte.

Les humains n’étaient pas faits pour rester dans leur coin.

Puis un jour lui vint à l’esprit l’idée qu’il détenait peut-être de quoi faire progresser ses investigations sans l’aide des Enfants d’Odin – ou, plutôt, malgré leurs réticences à coopérer, leurs dérobades et leurs supercheries : la dague.

La dague forgée puis placée par ces mêmes Enfants d’Odin à la hanche de l’homme surgi du passé lors de la toute première expérience de saut temporel à deux avec Rigg. La dague au manche incrusté de dix-neuf fausses pierres précieuses.

Ces répliques imitaient-elles à la perfection leurs modèles ? Au point de permettre le contrôle des vaisseaux ? Des Murs ? Umbo pouvait-il se servir de la dague pour communiquer avec les orbiteurs ?

Quel but poursuivaient les Enfants d’Odin en la forgeant ? Et pourquoi tant de mystères pour la faire parvenir jusqu’à eux ? De quel œil voyaient-ils qu’Umbo en ait eu la charge depuis l’arrestation de Rigg à O, même après son évasion ?

Enfin, qu’en faire ? Comment l’utiliser sans attirer l’attention de leurs hôtes ?

À toutes ces interrogations s’en ajoutait une des plus simples : Pourquoi se cacher ? Umbo n’avait qu’à demander à visiter le vaisseau enterré quelque part dans l’entremur. Il ferait passer cela pour une sortie sur le terrain dans le cadre de ses recherches… Pas de quoi éveiller les soupçons.

« J’aimerais me rendre au vaisseau, annonça-t-il au dîner.

— Tu veux que je vienne avec toi ? » proposa Rigg.

Si Rigg l’accompagnait, alors cela deviendrait son expédition. Et si elle était réussie, alors ce serait grâce à lui. Sans qu’il ne demande rien à personne : il était le premier à fuir les éloges. Mais c’était justement cette noble humilité qui inciterait les autres à lui attribuer le mérite des découvertes, même si Umbo en était l’auteur.

Et cela, Umbo le refusait. Non, tout ce qu’il aurait voulu, lui, c’était que Param l’accompagne. Se propose de l’accompagner.

Mais ce soir, face à son assiette, la jeune fille affichait une telle béatitude qu’Umbo s’étonna qu’elle vise encore juste avec sa fourchette, et ne s’en mette pas partout sur la figure.

Elle se passait très bien de lui, de toute évidence. De lui et d’Olivenko, d’ailleurs, se consola-t-il. En même temps, elle ne s’isolait plus dans son entremonde au ralenti comme autrefois, preuve qu’elle ne boudait ni ne fuyait leur compagnie. Elle appréciait juste un peu de solitude.

Insensé. Tous les êtres humains ressentaient le besoin de s’assembler, même les timides, les introvertis, les méfiants. Comment Param se débrouillait-e ...

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