Pisteur - Livre 2 - Partie 1

Orson Scott Card

Pisteur

Livre 2. Partie 1

Pour Gregg Homer, ami et soutien, qui place le pouvoir dans les mains des autres et la sagesse dans leur cœur.

Chapitre 1

À boire

Rigg fut le premier à sentir le cours d’eau.

Miche était un vieil habitué des champs de bataille, Olivenko un garde moins chevronné, mais pas un bleu non plus, et Umbo avait pour sa part grandi à Gué-de-la-Chute – autant dire au fond d’un trou !

Seul Rigg avait arpenté les forêts des hauts plateaux qui dominaient le Surplomb, piégeant les animaux pour leur fourrure tandis que celui qu’il nommait Père l’instruisait de tout et de rien – et beaucoup trop à son goût ! Il reniflait l’eau aussi sûrement que ses proies. Bien avant qu’ils n’atteignent la crête d’une pente herbeuse, il savait déjà que, là, au pli des collines, il trouverait un ruisseau. Un mince filet, sans arbres pour le border sur ce sol minéral.

Il allongea le pas.

« Stop », le freina le sacrifiable nommé Vadesh.

Rigg s’exécuta.

« Pourquoi ? Il y a de l’eau et j’ai soif.

Nous avons soif, corrigea Umbo.

— Je vous déconseille de la boire, déclara le sacrifiable.

— Vous déconseille ? En quel honneur ? s’enquit Rigg.

— C’est peut-être interdit, hasarda Olivenko.

— Vous étiez censé nous conduire à de l’eau, commença à s’impatienter Miche. Voilà de l’eau, non ?

— Oui, mais ce n’est pas la bonne », affirma Vadesh.

Rigg perçut alors ce qu’il ne pouvait voir. Par un don inné, les traces du passé se révélaient à lui. Tous les êtres vivants en laissaient dans leur sillage. Ces empreintes immatérielles, témoins immuables de leur passage, se dévoilaient non pas au regard mais aux sens de Rigg. Même les yeux fermés ou bandés, séparé de la trace par un mur ou un roc, il pouvait les suivre, les dater et même mettre un visage – humain ou animal – sur leurs créateurs.

L’Homme n’avait pas mis le pied ici depuis dix mille ans. Plus révélateur encore, le ruisseau n’avait reçu, dans la même période, que très peu de visites d’animaux. Et que de tout petits.

« Empoisonné, diagnostiqua Rigg.

— Tu m’as l’air bien sûr de toi, s’étonna sa sœur, Param.

— Les animaux ne s’abreuvent jamais ici, expliqua Rigg. Et les humains, plus depuis longtemps.

— Depuis longtemps comment ? l’interrogea Vadesh.

— Vous êtes mieux placé que nous pour le savoir, sourcilla Rigg.

— Possible, mais je vous en prie, développez. Je suis curieux de vous entendre… pour une fois que je rencontre un humain dans votre genre.

— Soit. La dernière fois remonte à l’arrivée de l’homme sur ces terres, à peu près. »

Les traces de cette époque n’avaient aucun secret pour Rigg : il avait traversé le Mur de son entremur natal à celui-ci, agrippé aux plumes d’une créature du passé. La bête avait péri, dans son propre continuum espace-temps, victime de l’holocauste déclenché par les humains à leur arrivée dans le Jardin.

« Exact… à mille ans près, concéda Vadesh.

— D’où mon “à peu près”, plaida Rigg.

— Mille ans de plus ou de moins… commenta Param. Bien tenté quand même. »

Rigg cernait encore trop mal sa sœur pour savoir si son sarcasme relevait de la taquinerie ou de la moquerie facile.

« Et ce poison ? questionna Rigg.

— Un parasite, annonça Vadesh. Qui se nourrit des dépouilles de ses semblables, ancêtres ou descendants… avant de servir de nourriture aux autres. Si un animal penche par malheur le museau dans l’eau, cette chose s’y accroche et s’arrime en quelques secondes à son cerveau.

— Pour le manger ? grimaça Umbo.

— Non, répondit Vadesh. Pour reproduire son réseau neuronal. Il fait de son hôte sa marionnette.

— Pourquoi nos ancêtres auraient-ils ramené un truc pareil de Terre ? s’enquit Umbo.

— Ils n’ont rien ramené du tout, affirma Olivenko.

— Et qu’est-ce que tu en sais ? réagit immédiatement Miche, que les propos d’un “sous-soldat” comme Olivenko laissaient toujours sceptique.

— Car, dans ce cas, le parasite polluerait tous les entremurs, argumenta Olivenko. Or, il est absent du nôtre. »

Olivenko raisonne comme Père me l’a appris, songea Rigg. Sans préjugés et en poussant la réflexion jusqu’au bout.

« Des bestioles coriaces, ces crochefaces, acquiesça Vadesh.

— Crochefaces ?

— Le petit nom trouvé par les humains pour les désigner. Un nom très à propos, comme vous l’auriez vite compris mais un peu tard, si vous vous étiez approchés pour boire. »

Quelque chose clochait dans cette histoire.

« Comment une créature du Jardin parvient-elle à prendre le contrôle de cerveaux d’origine terrestre ? s’enquit Rigg.

— Qui vous a dit qu’elle y parvenait ? rétorqua le sacrifiable. Et évitez de trop vous approcher de la rivière si vous ne voulez pas tenter l’expérience par vous-même. Maintenant, allons-y. Suivez-moi comme mon ombre. »

Ils remontèrent ensemble le vallon herbeux, Vadesh devant, Rigg derrière, les autres au milieu, en file indienne. Le sacrifiable prit soin de rester au plus haut du relief. Chaque zone humide était franchie d’un bond et le cours d’eau, chaque fois qu’ils le croisaient, d’une grande enjambée.

Le groupe s’achemina à flanc de colline. Rigg attendit que le ruisseau soit à bonne distance en contrebas pour relancer la conversation.

« S’ils échouent dans leurs tentatives, ces parasites auraient dû disparaître, non ?

— Ils parviennent tout de même à s’agripper à n’importe quel hôte terrestre, humain ou animal, relativisa Vadesh. Mais s’ils le tuent trop vite, avant d’avoir pu en coloniser d’autres, par exemple, peut-on encore parler de réussite ? Ils poursuivent le même but que nous : survivre et se reproduire.

— Ces crochefaces tuent trop vite ? frissonna Umbo.

— J’ai dit “par exemple” », le rassura – à moitié – Vadesh.

Puis il lança un sourire complice à Rigg, à qui n’avait pas échappé la référence tacite à son approximation de mille ans, quelques minutes plus tôt.

« Mais en quoi ce parasite a-t-il échoué, dans ce cas ? » martela Rigg, avec la même insistance dont il aurait jadis usé face à Père pour lui faire cracher le morceau – réaction naturelle tant le sacrifiable, de par son visage, sa voix, son caractère insaisissable, son autorité naturelle à la limite de la suffisance, lui rappelait son mentor, l’homme qui l’avait arraché à la maison royale.

« Je pense que le parasite se contente d’une discrète cohabitation chez les espèces natives, développa Vadesh. D’une sorte de collaboration… voire, si j’osais, d’un soutien, en les aidant à survivre.

— Mais pas chez les humains ?

— Le parasite ne peut contrôler que la bête qui est en l’homme, sa part animale, animée par l’instinct de rivalité et de reproduction.

— On croirait entendre parler de soldats en permission, s’immisça Miche.

— Ou de professeurs d’université », abonda Olivenko.

Vadesh ne releva pas.

« Ou de chaos, frémit Rigg. Vadesh, vous êtes arrivés avec les premiers Terriens, n’est-ce pas ? Combien de temps leur a-t-il fallu pour prendre conscience de ce danger ?

— Le temps nécessaire aux parasites pour quitter leurs chrysalides, une fois le Jardin réduit en poussière, répondit le sacrifiable. Les colons ont été pris de vitesse. Ils ont vu leur bétail se faire contaminer sans comprendre.

— Et les bergers ? s’étonna Miche.

— Les crochefaces s’adaptèrent peu à peu au corps humain. Ils ne causaient au début qu’une simple gêne, comme une mauvaise mycose.

— Puis les symptômes s’aggravèrent, comprit Rigg. Quelle est leur vitesse de mutation ?

— Rapide. Et ils ne s’adaptent pas à l’aveuglette, précisa Vadesh. On parle là d’une créature fascinante, incroyablement maligne. Sans aller jusqu’à “intelligente” non plus. »

Pour la première fois, Rigg lut dans les yeux de Vadesh autre chose que de l’intérêt, aussi vif soit-il, pour ces créatures : de la passion.

« Ils ne peuvent se fixer à leurs hôtes qu’en milieu aqueux, poursuivit-il sur sa lancée. Une fois portés par un organisme aérobie, ils perdent la faculté de respirer dans l’eau. Ils tirent alors leur oxygène du sang de leurs hôtes. Vous savez ce qu’est l’oxygène ?

— La partie respirable de l’air », soupira Umbo.

Olivenko gloussa. Rien d’étonnant, pensa Rigg : le garde avait dévoré tous les livres de la Grande Bibliothèque d’Aressa Sessamo et Umbo étudié un temps auprès de Père.

Quant à Miche et Param, nota Rigg, ils ouvraient de grands yeux ronds. Quoi, de l’air en plusieurs parties ? Rigg se souvenait avoir eu la même réaction. Mais il doutait fort de l’intérêt d’éclaircir ce point maintenant… ou même plus tard. En quoi les sciences de l’atmosphère et la mécanique des fluides pouvaient-elles intéresser un ancien soldat reconverti en tavernier et une princesse en cavale ?

Cette question, Rigg se l’était appliquée à lui-même des centaines de fois au cours de ses années d’apprentissage à travers bois avec Père, estimant que seul lui servait de savoir piéger, capturer et écorcher le gibier. Des heures à massacrer les langues étrangères et à se plonger dans l’économie, la finance, le droit… tout cela pour quoi ? Pour survivre, tout simplement. Mais cela, il ne l’avait compris qu’à la mort de ...

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