LOUIS-BERNARD ROBITAILLE

Les Parisiens sont pires que vous ne le croyez

Introduction

Mal-aimés

Le Parisien a mauvaise réputation.

Ce n’est pas le cas de Paris qui, sur la terre entière, rallie tous les suffrages. On n’entend que des éloges à son sujet. Certains prétendent que Rome sera toujours, loin devant elle, la plus belle ville du monde, d’autres que Londres et New York sont plus dynamiques. Mais personne ne contestera que Paris est la seule capitale à réunir autant de qualités exceptionnelles et à une telle échelle. Sur le plan architectural, ses quartiers les plus anciens ont disparu et il n’en reste plus ici et là que de rares vestiges isolés, mais l’ensemble constitue un chef-d’œuvre d’urbanisme fin XIXe, cartésien, harmonieux, un peu austère, signé baron Haussmann. Paris n’est plus depuis longtemps le centre mondial de la création artistique et du marché de l’art, mais, depuis le Louvre jusqu’au musée d’Orsay et à Beaubourg, la richesse de ses centaines de musées est incommensurable. Entre le Palais-Garnier, l’Opéra-Bastille, le Théâtre des Champs-Élysées, le mélomane a accès aux plus grandes productions mondiales d’art lyrique. C’est la seule ville de la planète où un petit chef-d’œuvre d’un cinéaste portugais ou turc peut rester à l’affiche pendant six mois, tandis que des salles de répertoire ou la Cinémathèque projettent en permanence des rétrospectives de Fellini, Kurosawa ou Ozu. Paris propose aux visiteurs une qualité de vie unique au monde : c’est une ville à dimension humaine, où l’on peut sillonner à pied les arrondissements centraux, s’arrêter à tous les coins de rue dans des cafés, certes moins nombreux et souvent plus standardisés qu’ils ne le furent, et finalement se mettre à table dans l’un ou l’autre des innombrables restaurants, depuis le petit bistrot de quartier (qui a parfois survécu) jusqu’au restaurant trois-étoiles, en passant par une brasserie célèbre comme Lipp ou Bofinger ou un grand restaurant marocain. Certes, pour le grand malheur de tous, on trouve le Forum des Halles, fruit de l’un des plus grands désastres urbanistiques de l’époque moderne, mais également les poneys du jardin du Luxembourg, le funiculaire du métro Anvers qui rejoint le sommet de la butte Montmartre, un vestige de l’enceinte de Philippe Auguste, au premier étage d’un immeuble de la rue Descartes, dans le quartier Mouffetard. Et Paris a les plus beaux cimetières du monde.

Mis à part le temps, généralement gris et pluvieux six mois par an, on n’a que compliments à faire sur cette ville, et le monde entier y accourt. Il y a ce qu’on appelle le tourisme de masse : la capitale française est en principe la première destination touristique au monde avec ses quelque vingt-huit millions de visiteurs. Même s’il faudrait défalquer de ces statistiques flatteuses une partie des quinze millions d’heureux clients du parc Disneyland, dont beaucoup repartent chez eux sans même pénétrer à l’intérieur de la ville. En revanche, au sein de la jet-set ou dans les milieux cultivés d’Europe, d’Amérique, d’Afrique et d’Asie, Paris est sans aucun doute l’une des premières destinations au monde sinon la première. Le Louvre est le musée le plus fréquenté de la planète avec près de neuf millions de visiteurs par année. Les somptueux palaces parisiens — Ritz, Crillon et autres Plaza Athénée — affichent complet toute l’année, et la dizaine de restaurants trois-étoiles, où l’on paie facilement plus de trois cents euros par personne le soir, ont des listes d’attente qui dépassent le mois. Paris est une success story, selon l’expression en vogue dans les milieux chics.

Mais qui aime les Parisiens ? Peu de gens en vérité. Tout le monde les connaît, et c’est bien là le problème. L’habitant de Paris — ou celui qu’on soupçonne de l’être — est victime de son coefficient de notoriété, comme disent les instituts de sondages. La France entière, une bonne partie des Européens et un nombre important de Nord-Américains et d’Asiatiques ont une opinion bien arrêtée sur le personnage, alors qu’ils n’en ont guère sur les New-Yorkais ou les Londoniens, voire les Romains, espèces moins typées.

Pendant quelques décennies, pour le compte de La Presse, principal quotidien du Québec, j’ai eu la tâche redoutable et amusante, depuis Paris, d’expliquer les Français aux cousins d’Amérique. Les Français, c’est-à-dire d’abord les Parisiens puisque, chacun le sait, la plupart des décisions importantes se prennent dans la capitale.

La France est le seul pays au monde à concentrer sur un seul territoire — de surcroît minuscule et parfaitement clos — tous les leviers de commande en politique, en économie et sur le plan culturel. En arrivant pour prendre son poste de correspondant du célèbre hebdomadaire le New Yorker, juste au moment des grandes grèves de 1995, Adam Gopnik s’étonnait de ce que des grévistes réussissent à paralyser tout un pays en se contentant de bloquer la capitale[1]. C’est que tout s’y passe ou presque. Lancez une bombe atomique à neutrons sur Paris — en débordant légèrement sur la Défense, Issy-les-Moulineaux, Boulogne et Suresnes —, vous aurez pratiquement annihilé le pays, son gouvernement, son cinéma, sa télévision, la direction de ses banques et de ses industries — à l’exception de Michelin et de quelques autres —, la Sorbonne et les Grandes Écoles les plus prestigieuses, la Comédie-Française, le Crazy Horse Saloon et l’Institut du monde arabe. Même l’agriculture se trouverait décapitée, puisque la puissante FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) siège au 11, rue de la Baume, en plein 8e arrondissement, pas très loin de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, logée dans un ancien hôtel particulier de l’avenue George-V.

Paris monopolise les pouvoirs comme aucune autre capitale dans le monde. Il m’a fallu de longues années pour prendre la mesure de cette spécificité très ancienne[2] et admettre que cette situation unique avait fini par produire un animal historique lui aussi unique — le Parisien —, dont l’originalité s’est perpétuée depuis trois ou quatre siècles malgré toutes les convulsions politiques, les guerres et les mutations sociologiques. Le Parisien n’est pas seulement — ou principalement — un citoyen du monde tout juste différent des autres, un Occidental qui aurait au fond les mêmes problèmes et les mêmes motivations que ses contemporains, qu’ils soient de Francfort, Londres, Rome ou Moscou. Il constitue un objet singulier pour anthropologues qui mériterait de se voir consacrer une chaire spécifique au Collège de France.

Le Parisien se prend pour le nombril de l’univers, cela ne fait aucun doute. Il est au courant de tout. Le garçon de café, le chauffeur de taxi et même le portier du George-V ont un avis péremptoire sur la marche de l’univers, les prix littéraires de l’année, le gouvernement des États-Unis. C’est en tout cas l’impression que le touriste ramène de son passage dans la capitale : trois fois par jour, il s’est trouvé quelqu’un pour lui faire la leçon, lui expliquer les bonnes manières, le prendre de haut. Un patron de presse canadien qui a réservé un salon particulier chez La Pérouse (restaurant qui a depuis longtemps perdu ses trois étoiles, mais reste fort cher) commande une bouteille de montrachet en prononçant le « t », ce qui lui vaut une mise au point du larbin en tenue : « On ne dit pas mon-Trachet, monsieur, mais mont-Rachet. » Mauvaise humeur du patron : « Je ne sais pas si on dit mont-Rachet ou mon-Trachet, tout ce que je sais c’est que chaque fois que j’en ai commandé j’ai été servi. — Bien, monsieur », réplique le maître d’hôtel avec une courtoisie appuyée qui signifie : c’est quand même vous le blaireau. Les Américains de passage — et pas qu’eux — trouvent insolente jusqu’à l’obséquiosité des concierges des palaces.

Dans la comédie britannique de 2009, In the Loop, qui met en scène le féroce directeur de la communication de Tony Blair, Alastair Campbell, à la veille du déclenchement de la guerre en Irak, le comédien James Gandolfini[3], qui incarne un Colin Powell pachydermique, se lamente devant sa collègue britannique : « Je suis un militaire. Les civils trouvent que la guerre est une idée formidable, mais quand on l’a connue, qu’on a vu les morts, on ne veut pas y retourner. La guerre, pour tout dire, ma chère… c’est comme la France ! » On aura compris qu’il parlait de la capitale.

La plupart des étrangers familiers de cette ville ont une histoire à raconter sur le sujet. Elle tourne généralement autour des chauffeurs de taxi, des garçons de café, ou simplement du snobisme ambiant. Ainsi cette équipe de production d’une chaîne canadienne anglophone, qui venait tourner un épisode d’une série télévisée à gros budget. Une scène se passait devant le célèbre Café de Flore, boulevard Saint-Germain. « Vous voyez tous ces clients en terrasse ? me disait avec un sourire dépité le réalisateur. Ils tournent la tête, ils font semblant de ne rien remarquer, ça ne les intéresse pas du tout. Quels snobs ! »

Au cours des houleuses primaires socialistes de l’automne 2013 en vue des élections municipales du mois de mars 2014, les deux derniers candidats en lice à Marseille — Patrick Mennucci et Samia Ghali — avaient échangé quelques noms d’oiseaux au cours d’un violent débat télévisé sur France 3. À la vérité, c’est la sénatrice des quartiers nord qui envoyait des tombereaux d’injures à la tête de son adversaire, candidat favori des sondages ...

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