Le premier miracle

Gilles Legardinier

Le premier miracle

Présentation de l'éditeur

« — Cette femme m’a tiré dessus.

— Dans notre métier, tout le monde fait ça sans arrêt. Ne jugez pas Karen sur un malheureux coup de feu. Vous verrez, c’est une jeune femme remarquable.

— Qui êtes-vous ?

— D’habitude, on est les gars payés à ne rien faire, mais depuis quelque temps on a énormément de travail. Dites-moi, croyez-vous au pouvoir des objets sacrés dont vous parlez dans votre thèse ?

— Je traitais surtout des tyrans qui ont cherché à se les approprier. La science a rendu obsolètes beaucoup de théories ésotériques… Dommage, j’aimais bien l’idée que des pouvoirs inconnus restent à découvrir.

— Et si c’était le cas ? Si certains pouvoirs se cachaient encore derrière les mystères que nos chercheurs n’arrivent toujours pas à percer ? Et si un type assez riche ou une organisation assez puissante était en train de chercher à les réveiller ?

— Sérieusement ? Dans notre monde si matérialiste, coincé entre les soldes et des compétitions de dopés ? Il faudrait qu’il soit sacrément illuminé…

— … ou qu’il sache quelque chose que nous ignorons. Quelqu’un bouge ses pions dans l’ombre, pour une partie dont les enjeux vont vite nous dépasser. Dans nos métiers, il n’y a pas pire situation. Comme le disait le grand Winston, c’est le meilleur moyen de l’avoir dans l’os. »

Avec ce nouveau roman, Gilles Legardinier allie pour la première fois tous les talents qui ont fait de lui un exceptionnel auteur de best-sellers. Dans une aventure qui associe le suspense, l’humour, l’humanité et une intrigue fascinante, il nous entraîne aux confins des mystères de la science et de l’Histoire…

www.gilles-legardinier.com

1

Il faisait nuit, un peu froid. D'ordinaire, M. Kuolong n'aimait pas attendre. Pourtant, ce soir-là, patienter le rendait presque heureux. Voilà bien longtemps que ce quinquagénaire mince au regard d'adolescent n'avait pas éprouvé cela. Surtout vis-à-vis de quelqu'un.

Au premier étage de sa résidence américaine, devant la baie du salon dominant son immense propriété, il scrutait le ciel. Ce dîner s'annonçait important. Essentiel même. Pour une fois, cela n'aurait rien de professionnel, bien au contraire. Il y voyait cependant davantage d'enjeux que lors de ses récentes prises de contrôle de compagnies électroniques. Ce soir, c'était sa part la plus intime qui espérait trouver un écho.

Tout avait commencé avec une rencontre — et malgré son épais carnet d'adresses, peu lui avaient fait cet effet-là. Il en avait été tellement troublé qu'il en avait parlé à sa femme.

La première fois qu'il avait remarqué Nathan Derings, c'était à Londres, quelques mois auparavant, lors d'une présentation à la National Gallery. Le musée célébrait la restauration d'une toile exceptionnelle de John Constable, Le Champ de blé, grâce au don d'un milliardaire américain, propriétaire de casinos à Las Vegas et grand collectionneur. Tout ce que l'Europe de l'art et du mécénat comptait d'incontournable s'était donné rendez-vous ce soir-là sous les ors de la prestigieuse institution de Trafalgar Square.

Les convives se pressaient devant l'œuvre bucolique en y prêtant une attention de principe, plus occupés à flatter le généreux donateur qu'à jouir de cette merveille. L'événement n'était qu'un prétexte à se pavaner. Tous n'avaient qu'une idée en tête : se faire remarquer, puis, une flûte de champagne à la main, aller faire fructifier leur réseau de relations devant le luxueux buffet auquel ils toucheraient à peine. Le lendemain, sur tous les médias possibles, ils passeraient des heures à raconter qu'ils y étaient.

À l'écart, Wang Kuolong observait les invités. D'après ses estimations, il était plus riche qu'environ 97 % d'entre eux. Beaucoup plus riche. Mais lui ne cherchait pas à le montrer. Il n'en avait ni le besoin ni l'envie. Il était venu pour le tableau et patientait donc pour le contempler. M. Kuolong savait qu'en affaires comme dans la vie, il faut savoir se positionner et attendre le bon moment. Alors, se tenant éloigné de l'effervescence mondaine, il avait rongé son frein jusqu'à ce que la horde finisse par se déplacer vers le passage obligé suivant de cette réception : le photocall installé dans un salon voisin. Lorsque les derniers barbares en tenue de soirée quittèrent enfin la salle, Kuolong savoura la petite victoire que son attente venait de lui offrir d'un sourire satisfait.

Le silence, enfin, et le recul nécessaire pour apprécier la toile sans aucun parasite. Remarquable composition des volumes, et un mouvement de lecture aux antipodes des canons habituels. Inimitable traitement des feuillages. Magnifique élan du chien saisi dans sa poursuite des moutons sur le chemin qui ouvrait vers l'horizon. Chaque détail semblait prêt à s'animer à la moindre brise. Kuolong s'immergea dans l'œuvre avec délectation.

Soudain, sur le côté de la salle, un mouvement attira son attention. Il crut d'abord qu'il s'agissait d'un agent de sécurité du musée, mais il se trompait.

Il n'était pas le seul à avoir attendu ce moment. Un autre homme se tenait encore davantage en retrait. Plus jeune, cheveux courts, beaucoup d'allure, habillé avec élégance mais sans ostentation. Lui aussi observait le tableau, d'un peu plus loin. M. Kuolong pensa qu'il avait sans doute une meilleure vue étant donné son âge. Les deux hommes restèrent ainsi, perdus dans leur fascination.

Lorsque l'inconnu s'avança vers l'œuvre, il eut le tact de marcher en faisant le moins de bruit possible sur le vénérable parquet. Kuolong le remarqua et avança à son tour. Certainement pas pour l'imiter, mais parce que leurs rythmes d'approche de la toile étaient en phase. Après la perception de l'ensemble, venait l'étude de la technique. Capter l'œuvre en réduisant progressivement la distance, jusqu'à distinguer la trace du pinceau. Approcher le miracle qui transforme une touche de couleur parfaitement placée en une émotion véritable, jusqu'à sublimer une réalité matérielle en un souffle de sentiment. Ce soir-là, Kuolong fut aussi ému du génie de Constable que de se découvrir un alter ego d'observation.

L'inconnu fit un ultime pas vers la toile et murmura :

— Tout est dans la lumière… N'est-ce pas ?

Kuolong acquiesça, heureux.

Après avoir achevé ensemble leur expérience de l'œuvre, les deux hommes entamèrent une très longue conversation.

Ils se revirent à Shanghai, pour un Magritte, par hasard, puis se donnèrent rendez-vous à Los Angeles au pied d'un Rembrandt. C'est là, devant le sombre Portrait d'un homme qui semblait les observer, que M. Kuolong eut l'idée d'engager Nathan Derings. C'était pour lui faire cette proposition qu'il l'avait invité ce soir. Le magnat était captivé par le charisme et l'intellect de cet homme au sujet duquel il avait demandé à ses services de se renseigner. L'individu donnait des conférences sur l'histoire de la peinture dans de nombreuses universités, mais Kuolong sentait en lui un autre potentiel, une puissance et une capacité d'analyse rares dont il avait besoin.

À travers la baie vitrée, dans le clair de lune, l'immense forêt se confondait avec les collines du Montana qui se profilaient à l'ouest. Une voix douce tira Kuolong de ses songes.

— Tout est prêt, monsieur. Vous ne souhaitez vraiment pas que j'assure le service ?

— Non, merci, Donna. Profitez de votre soirée.

— Gardez au moins Ralph, je n'aime pas que vous restiez seul. Madame n'approuverait pas…

— Ne vous souciez de rien. En cas de besoin, l'équipe du poste de garde est là.

— Comme vous voudrez.

— Bonne soirée, Donna. Inutile de faire monter Ralph, je le verrai demain matin.

Lorsque l'employée de maison et le garde du corps quittèrent la résidence, Kuolong réalisa que c'était sans doute la première fois qu'il s'y trouvait seul. Cela lui convenait. Il ne quitta son poste d'observation que lorsqu'un minuscule point lumineux fit son apparition dans le ciel. L'hélicoptère approchait.

Il descendit rapidement l'escalier et sortit accueillir son invité sans même prendre le temps d'enfiler un manteau. D'un pas volontaire, il longea la façade de son imposante maison d'architecte pour rallier les jardins de derrière. Décidément, ce soir, il se surprenait lui-même : lui qui n'aspirait qu'au silence se réjouissait du vacarme de son hélico.

En soulevant une tempête de feuilles mortes, l'engin effectua un dernier virage d'approche avant de se poser. Kuolong se protégea le visage mais ne recula pas. À peine les patins eurent-ils touché le sol que Nathan Derings ouvrit la portière et descendit. Pour un professeur d'histoire de l'art, il semblait très à l'aise en bondissant de l'appareil.

Kuolong lui tendit la main avec chaleur. Cherchant à se faire entendre malgré le bruit du rotor, il hurla :

— Bienvenue, monsieur Derings ! Merci d'avoir accepté mon invitation !

— C'est à moi de vous remercier. Vous êtes forcément très occupé. Et en plus, vous m'envoyez votre hélico !

Rapidement, les deux hommes gagnèrent la résidence. Derings rectifia sa coiffure d'un geste en découvrant le grand hall. Il remarqua immédiatement les antiquités et les tableaux.

— Vous avez réussi à faire de l'architecture l'écrin de votre goût pour l'art… C'est très impressionnant.

— Merci, monsieur Derings.

— Nathan, si vous le voulez bien.

— À condition que vous m'appeliez Wang. Je vous sers un verre ?

Le visiteur regardait avec attention une l ...

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