Bernard Werber

Demain les chats

À mon amie, la romancière Stéphanie Janicot, qui m’a offert Domino, la chatte qui piétine systématiquement mon clavier d’ordinateur dès qu’elle perçoit que je tape vite (et que par conséquent j’ose m’intéresser à un autre sujet qu’elle).

Le chien pense : « Les hommes me nourrissent, me protègent, m’aiment, ils doivent être des dieux. »

Le chat pense : « Les hommes me nourrissent, me protègent, m’aiment, je dois être leur dieu. »

Anonyme

« Il n’y a que les cochons qui nous considèrent comme leurs égaux. »

Winston Churchill (humain politicien)

« Un chien est capable d’apprendre et de retenir le sens de cent vingt mots et comportements humains. Un chien sait compter jusqu’à dix et peut effectuer des opérations de mathématiques simples comme l’addition et la soustraction. Donc un chien a une pensée équivalente à celle d’un enfant humain de cinq ans.

Un chat auquel on propose d’apprendre à compter, à réagir sur des paroles précises ou à reproduire des gestes humains vous signifie rapidement qu’il n’a pas de temps à perdre avec ce genre de niaiseries. Donc un chat a une pensée équivalente à celle d’un… adulte humain de cinquante ans. »

Professeur Edmond Wells

(humain scientifique et possesseur de chat)

1

Ma quête

Comment ai-je fini par comprendre les humains ?

Depuis ma plus tendre enfance, ils m’ont toujours paru à la fois mystérieux et passionnants.

À force de les observer en train de s’agiter dans tous les sens ou d’effectuer des gestes incompréhensibles, voire ridicules, la curiosité a commencé à me gagner. Je me posais sans cesse des questions :

Pourquoi agissent-ils aussi bizarrement ?

Est-il possible d’établir un dialogue avec eux ?

Et puis j’ai eu la chance de « le » rencontrer.

« Lui », il m’a vraiment aidée à saisir leur fonctionnement, leurs mœurs, les raisons profondes qui expliquent leur comportement étrange.

Ce sont toujours des rencontres qui nous changent.

Sans « lui », peut-être que je ne serais qu’une chatte comme les autres. Peut-être que, sans « lui », toutes ces aventures fantastiques qui me sont advenues ne seraient jamais arrivées. Peut-être même que, sans « lui », je serais passée à côté de ces découvertes incroyables.

Maintenant, si je devais essayer de me remémorer le moment où tout a débuté, il faudrait sans doute que je commence par me souvenir de mes états d’âme de l’époque. Je crois que je m’ennuyais beaucoup, seule dans ma maison, et j’ai eu l’intuition qu’il serait judicieux que je discute avec ceux qui m’entourent.

Déjà à l’époque j’étais intimement persuadée que :

Tout ce qui vit possède un esprit.

Tout ce qui possède un esprit communique.

Tout ce qui communique peut dialoguer directement avec moi.

La communication m’apparaissait donc comme la solution à tous les problèmes et il ne tenait plus qu’à moi d’entamer un échange fructueux avec les autres. Heureusement que j’avais cet objectif, sinon de quoi aurait été faite mon existence ? Manger ? Dormir ? Voir se succéder les journées et les nuits à ne faire encore que manger et dormir alors que le monde continue de palpiter autour de moi ?

Cependant, avoir une quête ne suffit pas, il faut aussi avoir une stratégie qui mène à son accomplissement.

Comment aller vers les autres ?

Voilà comment tout a commencé…

2

Première tentative

Je laisse lentement retomber mes paupières, j’inspire profondément, je sens mon corps et, dans ma tête, je sens mon esprit.

C’est comme un petit nuage sphérique, cotonneux et argenté, flottant au centre de mon crâne. Il est doté de la capacité de s’agrandir. Élastique, il s’élargit, s’étale, devient un disque. Et plus il s’étend, plus ma conscience perçoit l’espace qui m’entoure. Tout mon esprit n’est qu’un large napperon vaporeux si fin qu’il en forme comme une membrane réceptive.

Je détecte les ondes qui viennent de loin et convergent jusqu’à moi. Des dizaines d’êtres vivants de toutes tailles, de toutes formes frémissent, respirent, pensent, émettent dans leur langage propre, et me font vibrer comme le bourdonnement des mouches fait osciller à distance la surface d’une toile d’araignée.

Je garde les yeux clos, j’écoute avec tous mes sens physiques et psychiques.

Là par exemple, je sens une onde.

Pas de doute, il y a un être qui réfléchit dans ma zone de sensibilité.

Je perçois une pensée inquiète.

J’ouvre les yeux, je cherche la source d’émission, je m’avance dans la direction d’où provient le signal.

Après mon esprit, ce sont mes yeux qui achèvent l’identification de cette source d’intelligence.

Je la vois. Elle est très belle.

Je continue d’avancer, à petits pas.

Mon système olfactif et mon système auditif complètent mon analyse.

Son parfum naturel est subtil.

Ses grands yeux bruns anxieux scrutent les alentours.

Elle déguste du bout des lèvres un gâteau crémeux. Visage fin, dents blanches étincelantes. Ses doigts aux longs ongles noirs sont fébriles, crispés sur la friandise.

Elle est vraiment ravissante.

Jadis j’aurais pu croire, dans une situation similaire, qu’elle faisait exprès de ne pas me regarder et qu’elle me narguait pour tester ma réaction. Mais grâce à mon nouvel état de conscience élargie, je la perçois comme une simple forme de vie remplie d’énergies, avec laquelle je dois pouvoir communiquer.

Il suffit de trouver la bonne longueur d’onde.

Approchons encore.

Je me concentre et j’envoie une pensée bien distincte dans sa direction :

Bonjour, mademoiselle.

Comme elle ne réagit pas, j’accompagne ma pensée d’un pas en avant. Le bois du parquet craque. Elle tourne la tête et sursaute en me voyant. Inquiète, elle s’enfuit, abandonnant son gâteau.

Elle détale de toute la puissance de ses jolies cuisses musclées.

Je la poursuis.

C’est une sportive. Elle file à grandes enjambées.

J’essaye de ne pas me faire distancer. J’arrive même à gagner du terrain. Je vois maintenant un détail qui m’avait échappé jusque-là et qui participe à son indéniable charme : elle a une longue queue fine et rose.

J’envoie une nouvelle pensée en me concentrant :

Bonjour, souris.

Elle accélère.

Hé, attendez ! Je ne veux pas vous faire de mal, je me fiche que vous voliez des gâteaux, je souhaite seulement vous parler.

Elle accélère encore.

Non, ne partez pas !

Sa queue rose virevolte derrière elle. Cette souris est vraiment très gracieuse. J’aime les êtres qui bougent harmonieusement leur corps.

Bon, il va falloir que je la rattrape si je veux arriver à un dialogue satisfaisant. J’accélère moi aussi, bousculant le tabouret dans la cuisine, effleurant un vase dans le salon, égratignant le tapis pour freiner.

Dans mon élan, je parviens de justesse à prendre le virage à gauche, puis à droite, je glisse en dérapage plus ou moins contrôlé sur le parquet ciré, je me récupère en griffant le sol. Déjà elle est loin, mais je la distingue encore, forme furtive disparaissant par la porte entrebâillée de la cave.

Elle dévale l’escalier menant au sous-sol. Je la suis.

Nous voilà au milieu des machines à laver, des poussettes, des valises, des vieux tableaux et des bouteilles de vin. Il n’y a que peu de lumière — un simple rayon issu du soupirail —, j’élargis donc au maximum mes pupilles (de fines fentes elles deviennent larges cercles) et arrive ainsi à me mouvoir dans la quasi-obscurité.

Nous, les chats, nous savons accomplir ce genre de prouesse.

Je peux même distinguer ses empreintes sur le sol poussiéreux. Je les suis un temps, puis elles disparaissent.

Je ferme les yeux, mes oreilles aux aguets pour localiser la souris grâce à mon ouïe ultrafine. Ce sont ensuite les extrémités de mes moustaches qui vibrent et permettent d’affiner l’information.

Elle est par là.

Plus loin, je retrouve en effet des empreintes qui mènent à une fissure dans le mur, tout près du sac de bûches.

J’avance à pas feutrés.

Êtes-vous là, petite souris ?

J’entends son cœur qui bat fort. De l’inquiétude, elle est passée directement au stade de la panique totale.

Je me penche et la vois cachée dans un trou pas plus large que ma patte.

Elle tremble de tout son corps, yeux exorbités, mâchoires entrouvertes, queue enroulée devant ses pattes.

Est-il possible que ce soit moi qui l’effraye à ce point ? Pourtant je ne suis qu’une jeune chatte.

Je pense que des années d’incompréhension entre nos deux espèces ne participent guère à surmonter notre méfiance mutuelle. Je me concentre et envoie un message télépathique suivi par un ronronnement en ondes à fréquences basses.

Je ne souhaite pas vous tuer mais simplement dialoguer d’esprit conscient à esprit conscient.

Elle recule encore pour se plaquer au fond de son trou. Elle tremble si fort que j’entends ses dents qui s’entrechoquent.

Je passe en mode ronronnement, sur une fréquence médiane.

N’ayez pas peur.

Sa respiration devient plus profonde et ses battements ...

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