Impact

Ben H. Winters

IMPACT

DERNIER MEURTRE

AVANT LA FIN DU MONDE

LIVRE III

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Valérie Le Plouhinec

À Diana

« … I’m gonna love you till the wheels come off oh, oh yeah… »

Tom Waits, « Picture in a frame »

« And I won’t let go and I can’t let go

I won’t let go and I can’t let go

I won’t let go and I can’t let go no more »

Bob Dylan, « Solid Rock »

Mercredi 22 août

Ascension droite : 18 26 55,9

Déclinaison : − 70 52 35

Élongation : 112,7

Delta : 0,618 ua

« Vous êtes là pour la poussière ? Pitié, dites-moi que vous êtes venu me débarrasser de la poussière. »

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi dire et, bien embarrassé, je reste sur le seuil.

La fille parle d’une voix rauque et maladive, elle me fixe par-dessus un masque qui lui couvre le nez et la bouche, le regard implorant et halluciné. Une belle blonde, dont les cheveux attachés dégagent le visage. Elle est sale et épuisée comme tout le monde, terrifiée comme tout le monde. Mais on perçoit aussi autre chose chez elle, quelque chose de malsain. Quelque chose de chimique dans ses yeux.

« Bon, entrez, me dit-elle à travers son masque anti-allergies. Entrez, entrez, fermez derrière vous, fermez ! »

J’entre, elle claque la porte d’un coup de pied et se retourne vivement pour me faire face. Une robe d’été jaune, délavée, à l’ourlet effiloché. Un air affamé, le teint cireux, pâle. En plus du masque, d’épais gants en latex jaune. Ah oui, et aussi, elle est armée jusqu’aux dents : elle a deux semi-automatiques dans les mains, un pistolet plus petit coincé dans sa botte, plus une sorte de gros couteau de chasse, dans un étui accroché à son mollet, sous l’ourlet de sa jupe. Et une grenade – vraie ou factice, je n’en sais rien – pend à sa ceinture tressée.

« Non mais vous voyez toute cette poussière ? dit-elle en faisant de grands gestes avec ses pistolets, qu’elle pointe dans les coins. Vous voyez le problème que c’est ? »

C’est vrai que des particules volettent dans les rayons du soleil, au-dessus des ordures qui jonchent le sol, des tas de linge sale et des malles ouvertes qui débordent de tout un bazar inutile : magazines, rallonges électriques, billets de 1 dollar chiffonnés. Mais elle voit autre chose que ce qu’il y a là, c’est évident, elle est déjà partie très loin, elle cligne furieusement des yeux en toussant derrière son masque.

Je voudrais bien me rappeler le nom de cette fille. Cela m’aiderait beaucoup, si seulement il pouvait me revenir.

« Alors, qu’est-ce qu’on fait ? insiste-t-elle d’une voix râpeuse. Vous allez juste l’aspirer, ou… ? C’est tout, vous l’aspirez et vous l’emportez loin d’ici ? Ça marche avec la poussière cosmique ?

— La poussière cosmique. Hum. Bah, euh, en fait, je ne sais pas trop. »

C’est la première fois que je suis de retour à Concord, New Hampshire, depuis que j’ai fui il y a un mois, depuis que ma maison a brûlé en même temps qu’une grande partie de la ville. Le chaos de ces dernières heures de frénésie s’est calmé pour laisser place à un silence lugubre, sinistre. Nous nous trouvons à quelques rues du centre-ville, dans ce qui reste d’une boutique de Wilson Street à l’abandon, mais il n’y a pas de foule anxieuse jouant des coudes à l’extérieur, pas d’habitants terrifiés se bousculant en courant dans les rues. Pas d’alarmes de voiture hurlantes, pas de coups de feu au loin. À présent, les gens se cachent, du moins ceux qui restent, planqués sous des couvertures ou dans des caves, encroûtés dans leur frayeur.

Et cette fille, en pleine désintégration, qui s’énerve contre une poussière imaginaire venue de l’espace intersidéral. Nous nous sommes déjà vus une fois, ici même, dans cette petite boutique, qui fut jadis une friperie appelée Next Time Around. Elle n’était pas dans cet état à l’époque, elle n’avait pas encore succombé. Il y a d’autres gens dans son cas, bien sûr, malades à divers degrés, affligés de symptômes variés ; si le DSM-IV était encore mis à jour et utilisé, ce nouveau syndrome serait ajouté en rouge. Une obsession débilitante liée au gigantesque astéroïde qui fonce en ce moment vers notre fragile planète. L’astromanie, peut-être. La Psychose délirante interstellaire.

Il me semble que si seulement je pouvais l’appeler par son prénom, lui rappeler que nous nous connaissons, que nous sommes deux êtres humains, cela apaiserait son esprit dérangé et me rendrait moins menaçant à ses yeux. Alors, nous pourrions nous parler calmement.

« C’est toxique, vous savez. C’est très, très mauvais. La poussière cosmique est ultra-mauvaise pour les poumons. Les photons vous brûlent les bronches.

— Écoutez… »

Elle pousse une exclamation paniquée et s’avance d’un pas vers moi, ce qui fait cliqueter son arsenal. « Gardez votre langue dans votre bouche ! souffle-t-elle entre ses dents. N’y goûtez pas.

— D’accord. Je vais essayer. OK. »

Je garde les mains bien en vue, les bras le long du corps, et je conserve une expression neutre, aussi affable que possible.

« En réalité, je suis venu chercher quelques informations.

— Des informations ? » Elle se renfrogne, soupçonneuse, et continue de m’observer à travers ses nuages de poussière invisible.

Ce n’est pas à elle que je suis venu parler, d’ailleurs ; c’est son acolyte qu’il me faut. Son mec, peut-être. Peu importe. C’est lui qui sait où je dois me rendre ensuite. Du moins, je l’espère. Je compte là-dessus.

« Il faut que je parle à Jordan. Il est là ? »

Tout à coup, la fille sort de son hébétude, redevient attentive, et les pistolets remontent. « C’est… c’est lui qui vous envoie ? »

Je lève les mains. « Non ! Non.

— Oh putain, c’est lui qui vous envoie. Vous êtes avec lui ? Il est dans l’espace ? »

Elle crie, maintenant, et avance à travers la pièce, les canons des semi-automatiques braqués vers mon visage comme deux trous noirs jumeaux. « C’est lui qui fait tout ça ? »

Je tourne la tête vers le mur, j’ai peur de mourir, même maintenant, même aujourd’hui.

« C’est lui qui me fait ça ? »

Et là, soudain, miracle : le prénom.

« Abigail. »

Ses yeux s’adoucissent, s’agrandissent légèrement.

« Abigail. Je peux vous aider ? On peut s’entraider ? »

Elle me regarde bouche bée. Lourd silence. Les secondes passent à toute vitesse, le temps se consume.

« Abigail, je vous en supplie. »

Première partie

American Spirit

Jeudi 27 septembre

Ascension droite : 16 57 00,6

Déclinaison : − 74 34 33

Élongation : 83,7

Delta : 0,384 ua

1

Je m’inquiète pour mon chien.

Il boite, maintenant, en plus de tout le reste, en plus de la toux sèche qui secoue son petit corps quand il respire, en plus des vilaines teignes inextricablement emmêlées dans ses poils collés par la crasse. Je ne sais pas où ni quand il a attrapé ça, cette claudication prononcée de la patte avant droite, mais le voilà qui sort laborieusement de la salle des pièces à conviction derrière moi, passe entre mes jambes et continue en clopinant dans le couloir. Il se traîne, le pauvre, le nez contre la plinthe, le pelage taché mais encore blanc.

Je l’observe avec un profond malaise. Ce n’est pas sympa de ma part, d’avoir emmené Houdini avec moi. Une erreur que j’ai commise sans même y penser, infliger à mon chien les rigueurs d’un long voyage incertain, l’eau croupie à boire et la nourriture rare, la marche forcée sur des bretelles d’autoroutes désertes et à travers des champs en friche, les peignées avec les animaux errants. J’aurais dû le laisser avec McConnell et nos compagnons, dans notre planque du Massachusetts, le laisser avec les enfants de McConnell, tous les gosses et les autres chiens, dans cet environnement confortable et sûr. Mais je l’ai emmené. Je ne lui ai jamais demandé s’il voulait venir – et de toute manière, un chien ne pouvait pas soupeser en toute conscience les risques et les avantages d’une telle entreprise.

Je l’ai emmené, nous avons parcouru avec difficulté plus de mille trois cents kilomètres en cinq longues semaines, et la fatigue pèse sur le chien, pas de doute.

« Vraiment désolé, mon petit pote », dis-je tout bas.

Il tousse.

Je m’arrête dans le couloir, inhalant les ténèbres, les yeux levés vers le plafond.

J’ai trouvé la même chose dans la salle des pièces à conviction que partout ailleurs : un épais mant ...

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