J-77

Ben H. Winters

J - 77

DERNIER MEURTRE

AVANT LA FIN DU MONDE

LIVRE II

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Valérie Le Plouhinec

À Adele et Sherman Winters (43 ans),

et Alma et Irwin Hyman (44 ans).

« Nahui Ollin ne fut pas le premier soleil. Selon les Aztèques et leurs voisins, il fut précédé par quatre autres. Chacun régna sur un monde qui fut détruit par une catastrophe cosmique. Ces catastrophes ne se soldèrent pas toujours par une extinction de masse ; le résultat fut parfois une transformation, par exemple d’humains en animaux. »

Météorites et comètes dans le Mexique ancien

(Ulrich Köhler, in les numéros 3 et 5 du Geological Society of America Special Paper : « Événements catastrophiques et extinctions de masse »).

Forever doesn’t mean forever anymore

I said forever

but it doesn’t look like I’m gonna be around much anymore

Elvis Costello, Riot Act

Première partie

A Man with a Woman on His Mind

Mercredi 18 juillet

Ascension droite : 20 08 05,1

Déclinaison : – 59 27 39

Élongation : 141,5

Delta : 0,873 ua

1

« Mais tu comprends, il m’avait promis ! On s’en était tous les deux fait le serment, peut-être un million de fois. »

C’est Martha Milano qui me parle, ses yeux pâles lançant des éclairs, les joues rougies par l’anxiété. Folle de chagrin, perdue, désespérée.

« Je vois. Bien sûr. »

Je tire un mouchoir en papier d’une boîte posée sur sa table de cuisine, et elle le prend, sourit faiblement, se mouche.

« Désolée. » Elle souffle une fois de plus, puis se ressaisit, juste un peu, se redresse et prend une profonde inspiration. « Mais donc, Henry, tu es policier.

— J’étais.

— Oui, bon. Ex-policier. Bref, enfin, est-ce que tu… »

Elle n’arrive pas au bout de sa phrase, mais ce n’est pas nécessaire. Je comprends la question, qui reste suspendue entre nous : Est-ce que tu pourrais faire quelque chose ? Et bien sûr, je meurs d’envie de l’aider, mais très franchement je ne suis pas certain qu’il y ait quoi que ce soit à faire, et c’est dur, impossible en fait, de savoir quoi répondre. Déjà une heure que je suis là à l’écouter, en notant les informations dans mon mince carnet bleu. Le mari disparu de Martha est Brett Cavatone. Trente-cinq ans. Vu pour la dernière fois dans un restaurant appelé Rocky’s Rock n’Bowl, sur Old Loudon Road, près du centre commercial Steeplegate. Martha vient de m’expliquer que le restau appartenait à son père à elle : une pizzeria-bowling faite pour les sorties en famille, encore ouverte malgré tout, bien que la carte soit de plus en plus maigre. Brett y travaille depuis deux ans, en tant que bras droit de son beau-père. Hier matin, vers 8 h 45, il est parti faire les courses et n’est jamais revenu.

Je relis ces quelques notes, une fois de plus, dans le silence inquiet de la cuisine bien rangée et inondée de soleil. Officiellement, elle s’appelle Martha Cavatone, mais pour moi elle sera toujours Martha Milano, l’ado de quinze ans qui nous gardait après l’école cinq jours par semaine, ma sœur Nico et moi, jusqu’au retour de ma mère, laquelle lui donnait alors dix dollars dans une enveloppe et lui demandait des nouvelles de ses parents. C’est déstabilisant de la voir adulte, et encore plus de la voir bouleversée, catastrophée par l’abandon de son mari. Cela doit l’être encore plus pour elle de faire appel à moi, moi qui avais douze ans quand elle m’a vu pour la dernière fois. Elle se mouche de nouveau, et je lui adresse un petit sourire plein de tendresse. Martha Milano avec son sac à dos JanSport bourré à craquer, son tee-shirt Pearl Jam. Ses chewing-gums à la cerise et son brillant à lèvres parfum cannelle.

Elle n’est pas maquillée en ce moment. Ses cheveux châtains sont en désordre ; elle a les yeux rouges d’avoir pleuré ; elle se mordille vigoureusement l’ongle du pouce.

« Répugnant, hein ? dit-elle en surprenant mon regard. Je fumais comme un pompier depuis avril, et Brett ne me faisait jamais une réflexion alors que je savais que ça le dégoûtait. J’ai l’impression absurde que si j’arrête maintenant, ça le ramènera à la maison. Excuse-moi, Henry, tu… » Elle se lève brusquement. « Tu veux un thé, quelque chose ?

— Non, merci.

— Un verre d’eau ?

— Non. Tout va bien, Martha. Rassieds-toi. »

Elle se laisse retomber sur sa chaise, contemple le plafond. Ce que j’aimerais, bien sûr, c’est du café, mais avec la désintégration en chaîne des infrastructures de distribution des denrées périssables (ne me demandez pas comment ça marche), il devient impossible d’en trouver. Je referme mon cahier et regarde Martha dans les yeux.

« C’est dur, vraiment, lui dis-je lentement. Dans la situation actuelle, pour un certain nombre de raisons, enquêter sur une disparition inquiétante s’avère particulièrement difficile.

— Oui, non. » Elle bat des paupières, ferme les yeux et les rouvre aussitôt. « Je veux dire, oui, bien sûr. Je sais. »

C’est difficile pour des dizaines de raisons, au bas mot. Des centaines. Impossible de diffuser un signalement, de lancer un avis de recherche ou de publier un avis sur la liste des enlèvements du FBI ou sur le listing des personnes disparues. Les témoins qui pourraient localiser un individu ont très peu d’intérêt ou de motivation à divulguer cette information, à supposer qu’eux-mêmes ne soient pas dans la nature. Pas moyen d’accéder aux bases de données locales ni fédérales. D’ailleurs il paraît que, depuis vendredi dernier, le sud du New Hampshire est entièrement privé d’électricité. Sans compter le fait, bien sûr, que je ne suis plus policier ; et que même si je l’étais, la police de Concord a décidé de ne plus enquêter sur ce genre d’affaires. Tout cela rend assez improbable la perspective de retrouver un individu en particulier, comme je l’explique à Martha. Surtout – et là je tâche de parler avec autant de tact et de sensibilité que possible –, surtout vu le nombre de disparitions volontaires.

« Oui, c’est sûr », dit-elle d’une voix blanche.

Martha sait bien tout cela. Tout le monde le sait. Le monde entier est sur le départ. Des tas de gens s’en vont encore vivre leurs dernières aventures, que ce soit pour s’adonner à la plongée sous-marine, sauter en parachute ou faire l’amour à des inconnu(e)s dans les jardins publics. En outre, ces derniers temps, à l’approche de la fin, on voit apparaître de nouvelles formes de départs abrupts, de nouvelles sortes de folie. Des adeptes de sectes arpentent la Nouvelle-Angleterre, drapés dans leurs tuniques, se disputant les convertis : les mormons du Jugement dernier, les Satellites de Dieu… des croisés de la miséricorde, tous autant qu’ils sont, qui longent les autoroutes désertes dans des bus à moteur reconverti au bois ou au charbon, à la recherche d’occasions de jouer les bons Samaritains. Et bien sûr, il y a aussi les survivalistes, qui amassent tout ce qu’ils peuvent et font des réserves pour l’après dans leurs sous-sols, comme s’il suffisait d’être préparé pour s’en sortir.

Je me lève, referme mon cahier. Changeons de sujet.

« Ça se passe comment, dans le quartier ?

— Bien. Enfin, je crois.

— L’association des résidents est active ?

— Oui. »

Elle hoche la tête, sans expression, pas du tout intéressée par ce genre de questions, pas prête à se demander comment elle va se débrouiller seule.

« Et j’aimerais te demander, théoriquement : s’il y avait une arme à feu dans la maison…

— Il y en a une. Brett a laissé son… »

Je lève une main pour l’interrompre.

« Théoriquement. Tu saurais t’en servir ?

— Oui. Je sais tirer, oui. »

J’opine du chef. Très bien. Pas besoin d’en savoir plus. La possession privée ou la vente des armes à feu est en principe interdite, même si les opérations de fouilles maison par maison ont été de courte durée, et ont cessé il y a des mois. Évidemment, je ne vais pas pédaler jusqu’au commissariat central de School Street pour rapporter que Martha Cavatone garde sous son lit le revolver de son mari – et la faire incarcérer jusqu’à la fin –, mais ce n’est pas non plus la peine que je connaisse tous les détails.

Martha s’excuse à mi-voix, se lève, ouvre brutalement le placard et tend la main vers une cartouche de cigarettes. Mais elle arrête soudain son geste, claque la porte du placard et fait volte-face pour se presser les yeux du bout des doigts. C’en est presque comique, tant ce comportement est adolescent : le mouvement impérieux pour chercher du réconfort, le refus immédiat et dégoûté. Je me revois dans l’entrée, chez nous, à sept ou huit ans, essayant de flairer un dernier effl ...

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