Un café maison

KEIGO HIGASHINO

Un café maison

roman traduit du japonais par Sophie Refle

ACTES SUD

DU MÊME AUTEUR

LA MAISON OÙ JE SUIS MORT AUTREFOIS, Actes Sud, 2010 ; Babel noir n° 50.

LE DÉVOUEMENT DU SUSPECT X, Actes Sud, 2011.

Titre original :

Seijo no Kyûsai

Éditeur original :

Bungeishunju Ltd., Tokyo

© Keigo Higashino, 2008

publié avec l’accord de Bungeishunju Ltd.

représenté par le Japan Foreign-Rights Centre/Aitken Alexander Associates

© ACTES SUD, 2012

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-00613-6

1

Ayané regardait les jardinières du balcon depuis l’intérieur de la maison. « Les pensées commencent à fleurir. Elles manquent d’eau mais cela n’altère en rien l’éclat de leurs couleurs. Ce ne sont pas des fleurs voyantes, mais elles ont une vigueur extraordinaire. Il ne faut pas non plus que j’oublie d’arroser les autres plantes », se dit-elle.

— Tu m’écoutes, oui ou non ? demanda une voix derrière elle.

Elle se retourna et sourit.

— Bien sûr que oui. Comment peux-tu en douter ?

— Mais tu ne réagis pas, répliqua Yoshitaka qui était assis sur le canapé, ses longues jambes croisées devant lui.

Elle savait que, quand il faisait de l’exercice dans sa salle de sport, il prenait garde à ne pas trop faire travailler ses jambes et ses hanches, de peur de ne plus pouvoir mettre de pantalons étroits.

— Je suis un peu distraite, voilà tout.

— Distraite ? Cela ne te ressemble guère, remarqua-t-il en relevant un de ses sourcils soignés.

— C’est que je suis tellement surprise !

— Vraiment ? Tu ne peux pas prétendre que tu ignorais mon plan de développement personnel !

— Non, et je n’ai pas dit ça non plus.

— Tu as quelque chose à ajouter ? demanda-t-il, en inclinant légèrement la tête de côté.

Yoshitaka semblait tout à fait détendu, comme s’il voulait lui signifier le peu d’importance qu’avait pour lui cette conversation. Ayané ne savait pas s’il jouait la comédie.

Elle soupira et regarda son visage aux traits réguliers.

— C’est si important pour toi ?

— De quoi parles-tu ?

— Eh bien… avoir un enfant.

Il eut un sourire incrédule, détourna les yeux avant de les diriger à nouveau vers elle.

— Tu m’as vraiment écouté ?

— Oui, et c’est pour ça que je te pose cette question.

Il remarqua l’éclat sombre du regard d’Ayané et son sourire disparut. Il acquiesça posément.

— Oui, c’est important. Je ne peux imaginer ma vie sans. Un mariage sans enfants n’a aucun sens pour moi. L’amour dans un couple s’amenuise nécessairement avec le temps. Si deux personnes continuent à vivre ensemble, c’est pour fonder une famille. Le mariage transforme ceux qu’il unit en époux. Les époux deviennent des parents en ayant des enfants ensemble. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’ils sont liés pour la vie. Tu n’es pas d’accord ?

— Pourquoi, ce n’est pas le seul but.

— Mais ça l’est pour moi.

Il fit non de la tête.

— J’en suis convaincu. Je le crois et je n’ai nullement l’intention de changer d’avis. Par conséquent, je ne peux pas continuer à vivre avec toi si cela ne se fait pas.

Ayané se massa les tempes. Elle avait mal à la tête. Elle n’avait pas imaginé une seule minute qu’il lui tiendrait ce discours.

— Pour toi, c’est définitif ? Autrement dit, tu n’as que faire d’une femme qui ne te donne pas d’enfants. Voilà pourquoi tu vas me quitter pour me remplacer par une autre qui pourra en avoir ? C’est bien ça ?

— Ta formulation me choque.

— Mais c’est de cela qu’il s’agit, non ?

Peut-être parce qu’Ayané avait parlé d’un ton vif, Yoshitaka se redressa. Les sourcils froncés, il hésita quelques instants avant de manifester son assentiment par un hochement de tête qui manquait d’assurance.

— Je comprends que tu puisses voir les choses ainsi. J’attache une grande importance à mon plan de développement personnel. Je peux même dire que c’est ma priorité.

Ayané cessa soudain de serrer les lèvres. Ce n’était cependant pas pour lui sourire.

— Tu aimes cette phrase, hein ? « J’attache une grande importance à mon plan de développement personnel… » C’est une des premières choses dont tu m’as parlé quand nous nous sommes rencontrés.

— Ayané, je ne comprends pas ce qui te gêne. Tu as obtenu tout ce que tu voulais, non ? Si je me trompe, n’hésite pas à me dire ce qui te manque. Je ferai le maximum. Mais plutôt que de te tourmenter à ce sujet, tu ferais mieux de penser à ce que tu vas faire de ta nouvelle vie. De toute façon, tu n’as pas le choix.

Elle détourna les yeux et regarda le mur. Une tapisserie d’environ un mètre de large y était accrochée. Elle avait mis presque trois mois pour la réaliser, avec des tissus exclusivement venus de Grande-Bretagne.

Les paroles de Yoshitaka lui étaient cruelles. Elle aussi rêvait d’avoir un enfant. Comme elle aurait aimé se balancer doucement sur un rocking-chair en sentant son ventre rond sous le poids d’un ouvrage de patchwork !

Un caprice du ciel l’avait privée de cette capacité. Contrainte d’y renoncer, elle avait jusque-là mené sa vie avec détermination, persuadée que son mari était aussi satisfait qu’elle de leur quotidien.

— Je peux te poser une autre question ? Tu risques de la trouver stupide, mais…

— Quoi donc ?

Elle se pencha vers lui et inspira profondément.

— Que sont devenus les sentiments que tu avais pour moi ?

Il releva le menton, comme piqué au vif, puis un nouveau sourire flotta sur ses lèvres.

— Ils n’ont pas changé. J’en suis certain. Mes sentiments pour toi sont les mêmes.

Ses mots sonnaient creux aux oreilles d’Ayané. Elle lui retourna cependant son sourire. Elle n’avait pas le choix.

— Me voilà rassurée ! s’exclama-t-elle.

— Allons-y, fit-il en se levant pour se diriger vers la porte de leur chambre.

Elle le suivit et jeta un coup d’œil sur sa coiffeuse en pensant à la poudre blanche cachée au fond du dernier tiroir de droite, dans un sachet en plastique soigneusement fermé.

Le moment était venu de l’utiliser. Elle n’avait pas d’autre recours.

Elle regarda le dos de son mari, tout en l’appelant intérieurement.

Je t’aime du plus profond de moi-même. Ce que tu viens de me dire m’a transpercé le cœur. Maintenant, je veux que, toi aussi, tu meures.

2

Hiromi Wakayama regarda les Mashiba qui venaient de descendre de l’étage et elle comprit immédiatement que quelque chose s’était passé entre eux. Leurs visages étaient souriants, mais leur expression était fausse. L’effort que cela demandait à Ayané était particulièrement visible. Hiromi décida de faire comme si elle ne se rendait compte de rien. Elle sentait qu’aborder ce sujet serait prendre le risque de briser quelque chose.

— Nous vous avons fait attendre. Ikai a appelé ? demanda Yoshitaka, d’une voix légèrement tendue.

— Oui, tout à l’heure, sur mon portable, pour dire qu’ils seraient là dans cinq minutes.

— Est-ce que je dois ouvrir le champagne ?

— Je vais m’en occuper, dit Ayané à son mari. Hiromi, tu veux bien sortir les verres ?

— Oui, tout de suite.

— Je vais vous aider.

Ayané repartit dans la cuisine et Hiromi ouvrit la porte du buffet, un meuble à l’ancienne, dont elle savait qu’il avait coûté près de trois millions de yens. La vaisselle de prix y était rangée.

Elle en sortit trois flûtes à champagne en baccarat et deux autres en cristal vénitien. Les Mashiba réservaient le cristal vénitien à leurs invités.

Yoshitaka disposa cinq sets sur la table de la salle à manger qui pouvait accueillir huit convives. Les Mashiba avaient l’habitude de recevoir. Hiromi savait ce qu’elle avait à faire.

Il posa les verres sur les sets. On entendait de l’eau couler dans la cuisine.

— De quoi parliez-vous tous les deux ? demanda Hiromi à voix basse.

— De rien de spécial, répondit-il en évitant son regard.

— Tu lui as dit ?

Ce n’est qu’à cet instant qu’il posa les yeux sur elle.

— Quoi donc ?

Au moment où elle s’apprêtait à répondre, la sonnette de l’interphone retentit.

— Ils sont arrivés ! signala Yoshitaka à sa femme en se tournant vers la cuisine.

— Excuse-moi, mais tu pourrais leur ouvrir ? Je ne peux pas bouger pour l’instant, répondit Ayané.

— D’accord, fit-il en s’approchant de l’interphone.

Dix minutes plus tard, ils étaient à table avec leurs invités. Chacun souriait. Hiromi ne pouvait se débarrasser de l’impression que les cinq personnes présentes faisaient de grands efforts pour paraître détendues afin de ne pas nuire à l’ambiance qui ne pouvait qu’être plaisante. Elle se demandait invariablement comment acquérir cet équilibre entre tension et détente. Elle ne le croyait pas inné et savait qu’Ayané avait mis près d’un an à le trouver.

— Vous faites si bien la cuisine, Ayané ! Personne ne prépare de marinades aussi raffinées que les vôtres, remarqua Yukiko Ikai en prenant une bouchée de poisson.

Comme de coutume, c’est à elle que revenait le rôle de complimenter l’hôtesse pour chacun des mets.

— Il faut dire que tes sauces, toi, tu les achètes toutes faites, ajouta Tatsuhiko, son mari assis à côté d’elle.

— Tu n’es pas gentil avec moi ! Il m’arrive de les préparer moi-même.

— Oui, ta sauce au basilic ! Tu nous en sers un peu trop souvent à mon goût, d’ailleurs.

—  ...

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