Le Dévouement Du Suspect X

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Ishigami, un professeur de mathématiques, est amoureux de sa voisine, Yasuko Hanaoka, une divorcée qui élève seule sa fille. Mais son ex-mari a retrouvé sa trace et la harcèle. Elle le tue en cherchant à protéger sa fille, qu’il a attaquée. Ishigami, qui a tout entendu, y voit l’occasion de se rapprocher d’elle et lui propose son aide. Il entreprend alors de maquiller le crime avec une rigueur toute scientifique.

Un corps nu, la tête éclatée et le bout des doigts brûlés, est bientôt retrouvé au bord du fleuve. L’inspecteur Kusanagi est chargé de l’enquête. Il consulte souvent son ami Yukawa, un brillant physicien qui, grâce à ses facultés de déduction logique, l’aide sur certaines affaires. Or Yukawa se souvient d’Ishigami, un ancien camarade d’université. Il se souvient de sa remarquable intelligence, de ses intuitions fulgurantes, de sa personnalité énigmatique. Il se souvient aussi de la fameuse aporie mathématique qui les captivait tous deux : est-il plus difficile de chercher la solution d’un problème que de vérifier sa solution ? Guidé par un sinistre pressentiment, le physicien engage alors avec le mathématicien une joute fascinante pour la vérité. Au sommet de son art, Keigo Higashino compose un roman policier implacable où la froide ivresse de la déduction le dispute à la folle logique de la passion.

“ACTES NOIRS”

série dirigée par Manuel Tricoteaux

KEIGO HIGASHINO

Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Il est une des figures majeures du policier japonais. Le Dévouement du suspect X, qui a remporté le prestigieux prix Naoki en 2005, est le deuxième roman à paraître dans la collection “Actes noirs”.

DU MÊME AUTEUR

HEADS, vol. 1-4, Delcourt, 2005.

LA MAISON OÙ JE SUIS MORT AUTREFOIS, Actes Sud, 2010 ; Babel noir no 50.

Photographie de couverture : © Rod Simeon

Titre original :

Yogisha X no Kenshin

Editeur original :

Bungeishunju Ltd, Tokyo

avec l’accord de Bungeishunju Ltd, Tokyo,

représenté par le Japan Foreign-Rights Centre

© Keigo Higashino, 2005

© ACTES SUD, 2011

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-00463-7

KEIGO HIGASHINO

Le Dévouement

du suspect X

roman traduit du japonais

par Sophie Refle

ACTES SUD

1

Comme à son habitude, Ishigami sortit de chez lui à sept heures trente-cinq. Le vent était plutôt froid pour un mois de mars. Il se mit en route, le menton enfoncé dans son cache-nez, et jeta un coup d’œil sur l’abri à vélos avant de quitter son immeuble. La bicyclette verte qui l’intéressait n’y était pas garée.

Au bout d’une vingtaine de mètres, il arriva sur l’avenue Shin-Ohashi. A gauche, c’est-à-dire en allant vers l’est, elle menait à l’arrondissement d’Edogawa, et à droite, au quartier de Nihonbashi, après avoir franchi la Sumida sur le pont Shin-Ohashi qui lui donnait son nom.

L’itinéraire le plus direct pour se rendre à son travail était de continuer vers le sud en restant dans la même rue. Quelques centaines de mètres plus loin, elle aboutissait au parc de Kiyosumi. Le lycée privé où il enseignait les mathématiques était situé juste avant.

Ishigami attendit que le feu passe au rouge pour tourner à droite, vers le pont. Le vent qui soufflait dans sa direction soulevait son manteau. Il enfonça ses mains dans ses poches et rentra la tête dans ses épaules.

D’épais nuages recouvraient le ciel. Ils se reflétaient dans le fleuve dont ils assombrissaient la surface. Ishigami traversa le pont en regardant les petits bateaux qui remontaient vers l’amont.

Arrivé sur l’autre rive, il descendit l’escalier qui menait à la berge, passa sous le tablier et continua sur l’allée qui longeait la rive de ce côté-ci comme de l’autre. Elles avaient été créées pour servir de promenades aux familles et aux jeunes mais la section située entre les ponts Kiyosu et Shin-Ohashi était peu fréquentée, même en fin de semaine. Là où il se trouvait, on comprenait pourquoi : des SDF y avaient érigé des logements de fortune recouverts de bâches en plastique bleu. De ce côté-ci du fleuve, les voies surélevées de l’autoroute urbaine les protégeaient de la pluie et du vent, ce qui constituait certainement un avantage aux yeux des occupants. L’absence de cabanes sur l’autre rive confirmait cette hypothèse. La préférence des sans-abri pour la vie en groupe était probablement un autre facteur expliquant leur concentration.

Ishigami passa d’un pas égal devant les cahutes bleues. La plus haute atteignait tout juste la taille d’un adulte, d’autres avaient à peine un mètre de haut. Celles-là étaient moins des cabanes que des boîtes. Elles offraient néanmoins une protection adéquate à qui voulait y dormir. A côté des abris, des cintres étaient accrochés dans ce qui faisait visiblement office d’espaces de vie.

Appuyé à la rambarde du talus, un homme se brossait les dents. Ishigami le connaissait de vue. Agé d’une soixantaine d’années, il avait de longs cheveux presque blancs noués en queue de cheval. Il avait renoncé à retrouver du travail. S’il avait été à la recherche d’une tâche de manœuvre à la journée, il aurait déjà quitté les lieux. Les recruteurs font leur sélection de bon matin. Sa coiffure montrait qu’il ne fréquentait pas non plus l’agence d’aide au retour à l’emploi, car elle ne recevrait pas un homme ayant son apparence. La possibilité de trouver du travail à son âge était d’ailleurs proche de zéro.

Debout à côté de sa cahute, un autre homme écrasait des canettes vides. Ishigami, qui le voyait souvent, le surnommait M. Canette. Vêtu proprement, la cinquantaine, il possédait un vélo dont il se servait sans doute pour collecter des canettes. Un peu en retrait des autres qui le protégeaient, son abri occupait un emplacement privilégié. Ishigami en avait déduit que M. Canette était un des plus anciens occupants des lieux.

Légèrement à l’écart du groupe de baraques, un homme était assis sur un banc. Il portait un manteau sali, grisâtre, qui avait dû être beige un jour, et dessous, un veston et une chemise. Ishigami supposait que sa cravate était pliée dans l’une des poches du veston. Depuis le jour où il l’avait vu en train de lire une revue technique, Ishigami l’avait baptisé “l’ingénieur”. Rasé de frais, il avait les cheveux coupés court. “L’ingénieur” n’avait donc pas renoncé à chercher un emploi. Peut-être avait-il l’intention de se rendre à la mission de retour à l’emploi plus tard dans la journée. Ses efforts seraient probablement vains. Il ne retrouverait du travail qu’à condition de se débarrasser de ses prétentions. Ishigami l’avait vu pour la première fois une dizaine de jours auparavant. “L’ingénieur” ne s’était pas encore acclimaté à sa nouvelle vie. Il se percevait comme différent des autres occupants des cabanes de plastique bleu. Bien qu’il fût sans-abri, il n’avait aucune idée de ce dont il avait besoin pour survivre dans ces conditions.

Ishigami poursuivit son chemin. Aux abords du pont Kiyosu, il aperçut une vieille femme qui promenait trois chiens, trois teckels nains équipés chacun d’un collier de couleur différente, rouge, bleu et rose. Elle le vit de loin et le salua d’un sourire qu’il lui rendit. Ils échangèrent quelques paroles quand ils furent près l’un de l’autre.

— Bonjour.

— Bonjour. Il fait frais ce matin !

— C’est bien vrai, répondit-il en faisant la grimace.

— Passez une bonne journée ! Bon travail ! conclut-elle après qu’ils se furent croisés.

— Merci, fit-il en baissant la tête.

Ishigami l’avait vue un jour avec un sac plastique à la main, qui contenait ce qu’il avait pris pour un sandwich. Probablement son petit-déjeuner. Il en avait déduit qu’elle vivait seule, sans doute non loin de là, car elle était parfois chaussée de sandales en plastique, des chaussures avec lesquelles on ne peut pas conduire une voiture. Elle devait être veuve et habiter avec ses chiens dans un appartement assez grand pour qu’elle en ait trois et qu’elle ne pouvait quitter pour quelque chose de plus petit à cause d’eux. Peut-être avait-elle fini de rembourser l’emprunt qu’elle avait pris pour l’acheter, mais elle payait des charges élevées. Son budget était serré : elle n’était pas allée chez le coiffeur de tout l’hiver et ne se teignait pas les cheveux.

Ishigami monta l’escalier qui conduisait au pont Kiyosu. Il aurait dû le traverser pour aller au lycée mais il se dirigea dans la direction opposée.

Un panneau où il était écrit “Bententei” signalait un petit traiteur. Ishigami en poussa la porte en verre.

— Bonjour ! l’accueillit une voix venue de l’autre côté du comptoir, qui, bien que familière, lui paraissait chaque jour nouvelle.

Les cheveux dissimulés par un fichu blanc, Yasuko Hanaoka lui souriait.

Il n’y avait pas d’autres clients. Ishigami s’en réjouit.

— Je voudrais le menu du jour…

— Très bien ! Merci de votre fidélité.

Son ton était enjoué mais Ishigami ne savait pas si elle lui souriait. Les yeux posés sur son portefeuille, il n’osait pas la regarder. Ils étaient voisins et il aurait voulu lui dire autre chose que le nom du menu qu’il souhaitait mais les mots lui manquaient.

— Il fait froid, n’est-ce pas ? réussit-il à bafouiller au moment de payer.

Il n’avait pas parlé fort, et le bruit de la porte poussée par un autre cl ...

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