Mercenaire

Mercenaire

par Charles Van De Vet

Il marchait le long d’un corridor sans fin dont les murs étaient de verre. Un soleil brillant donnait obliquement d’un côté et tombait sur le sac en toile bleue qu’il portait sur le dos. Qui il était, ce qu’il faisait ici, tout cela restait imprécis. La vérité demeurait tapie dans un recoin de sa conscience, hors d’atteinte de la perception immédiate.

Le corridor déboucha enfin dans une vaste salle dont le plafond était constitué par une haute coupole ― un peu dans le genre gare de chemin de fer ou aéroport. Il la traversa tout droit.

En le voyant, un homme appuyé négligemment contre une colonne de pierre, nettement sur sa droite mais pourtant dans son champ de vision, se redressa et lui lança un bref commandement : « Halte ! » Il allongea le pas, sans tourner la tête.

Deux hommes bondirent d’une salle d’attente située à sa gauche et se mirent à crier. Il changea de direction et commença à courir.

Les cris et le bruit des pas de ceux qui le poursuivaient le harcelaient. Il coupa vers la droite, se dirigeant vers l’escalator qui desservait le second étage, mais deux autres hommes dégringolaient cet escalator, deux marches à la fois. Sans ralentir, il s’enfonça alors dans un couloir qui s’ouvrait sur le côté.

Dès le premier virage, il comprit que ce couloir faisait le tour de la cage d’escalier et le ramenait dans la grande salle par l’autre extrémité. C’était un piège. Il jeta rapidement un coup d’œil autour de lui.

Derrière lui, il vit un groupe de casiers de consigne automatique à l’usage des voyageurs. Il glissa une pièce dans une fente, fit jouer la fermeture Éclair de son sac et en sortit un porte-documents plat. Il ne lui fallut que trois secondes pour le glisser dans le casier, fermer la porte et mettre la clé sous le meuble, à même le sol.

Après quoi, il n’y avait plus rien à faire ― qu’à attendre.

Les hommes qui le poursuivaient arrivèrent en se bousculant au virage du couloir. D’un coup de pied, il repoussa le sac, puis il assura instinctivement son équilibre en écartant les jambes.

Jusqu’à cet instant, il avait eu l’intention de se battre. Mais il évalua la situation : ils étaient cinq. Il pouvait en mettre hors de combat deux ou trois et filer. Mais le fait qu’ils étaient là à le guetter indiquait que d’autres l’attendaient très probablement à l’extérieur. Il avait donc tout avantage à jouer les ignorants. Il se détendit.

Quand les hommes furent sur lui, il n’offrit aucune résistance.

Ils n’étaient pas de caractère affable. Une grande brute au visage bronzé, luisant de sueur et d’huile de corps, le saisit par le revers de sa veste et le projeta contre la rangée de casiers métalliques. Comme il tentait de reprendre son équilibre, un autre lui envoya son poing en pleine figure. Il commença à lever les mains ; à ce moment, un objet à la fois dur et plat s’écrasa sur le côté de son crâne. Ses jambes se dérobèrent sous lui…

— « Qu’est-ce que vous y comprenez ? » demanda le psychanalyste Milton Bergstrom.

John Zarwell secoua la tête. « Ai-je parlé sous l’effet de la drogue ? »

— « Oh ! oui… D’ailleurs, c’est fait pour ça. De cette façon je peux suivre assez bien ce que vous revivez. »

— « Et comment cela se rattache-t-il à ce que je vous ai raconté avant ? »

Le visage fin, au teint clair de Bergstrom demeura impénétrable : son regard, habituellement très vif, se figea dans une réflexion approfondie.

— « Je ne vois aucun lien, » déclara-t-il. Comme toujours les mots qu’il employait étaient d’une précision presque méticuleuse. « Nous n’avons pas assez de matière première pour travailler. Vous sentez-vous en état de subir une autre analyse en sommeil comatique dès cet après-midi ? »

— « Pas d’objection. » Zarwell déboutonna le col de sa chemise. La journée était chaude. La pièce n’avait pas d’appareil de conditionnement d’air ; de tels appareils représentaient un luxe encore rare sur St Martin. La fenêtre du cabinet médical était ouverte, mais aucune fraîcheur ne venait du dehors. Il percevait seulement cette odeur douceâtre et un peu rance qui stagnait sur toute la zone habitable de la planète.

— « Parfait ! » fit Bergstrom en se levant, « Ce sérum est d’ailleurs absolument inoffensif, John. » Bergstrom poursuivit un monologue sur des sujets médicaux pour détourner l’attention de son patient au moment où il lui administrait la piqûre. « Ce n’est qu’un dérivé de la scopolamine, expérimenté des milliers de fois. »

Sous les pieds de Zarwell, le plancher prit brusquement la consistance incertaine et flasque d’une éponge mouillée. Il se plissa en une vague de 30 centimètres qui glissa jusqu’au mur du fond.

Bergstrom continuait à discourir sur un ton très mondain. « Lorsque la psychiatrie était une science moins exacte… » Sa voix semblait maintenant venir de très loin. « … un médecin devait perdre des semaines, voire des mois ou des années à interviewer un malade. S’il connaissait suffisamment son métier il réussissait à « pêcher » les informations intéressantes dans une masse énorme de détails sans intérêt. Nous sommes maintenant en mesure, grâce à ce sérum, de réduire la discussion à des sujets très voisins de l’origine des troubles. »

Le sol continua à se contorsionner, puis Zarwell sombra profondément dans des abîmes gluants. « Demeurez bien à plat, relaxez-vous. Ne faites pas… »

Les mots pleuvaient sur lui de très haut. Ils s’affaiblirent, disparurent.

Zarwell était debout au centre d’une vaste plaine. Pas de ciel au-dessus de lui. Pas d’horizon autour de lui. Il se trouvait en un lieu sans dimension ni espace. Il n’y avait rien là, hormis lui-même… et le revolver qu’il tenait en sa main.

C’était une arme magnifique de simplicité et de puissance. Il en connaissait bien le fonctionnement et les possibilités, mais il ne parvenait pas à concentrer son attention sur ce sujet. Il plissa le front dans son effort.

Brusquement, la fausse réalité qui l’entourait se transforma comme un décor de théâtre. Sans marcher, mais seulement parce que la distance entre eux diminuait, il s’approchait de l’homme qui tenait le revolver. Cet homme n’était d’ailleurs autre que lui-même. L’autre « lui-même » avançait aussi. C’était comme s’ils s’attiraient mutuellement par une curieuse force d’attraction.

L’homme au revolver leva son arme et pressa la détente.

Comme si elle obéissait à ce geste, la perspective se transforma à nouveau. Zarwell considérait maintenant l’homme qu’il avait abattu. Son visage s’étirait, se déformait. Ce visage, en fait, devenait différent bien qu’il ne fût pas blessé. Ce visage, étranger maintenant, arborait un sourire approbateur.

— « Bizarre ! » fit Bergstrom. Il leva les mains et joignit délicatement les extrémités de ses doigts. « Mais nous avons là un autre élément de notre puzzle. En temps opportun, nous lui trouverons sa place. » Il se tut un instant. « Je suppose que, pour vous, ça n’a pas plus de signification que lors de la première séance ? »

— « Non, pas plus, » répondit Zarwell.

Il n’est pas du genre bavard, se dit Bergstrom. Ce n’était pas seulement de la réticence de sa part. L’homme était très dur : sa personnalité n’était pas entièrement masquée par ses préoccupations du moment. Zarwell était sûrement capable de se montrer énergique, maître de lui, en cas de nécessité.

Bergstrom haussa les épaules et reprit : « Je m’y attendais tout à fait. C’est normal dans cette phase du traitement. » Il remit en place un papier qui était resté sur son bureau. « De toute façon, ça suffit pour aujourd’hui. Deux analyses par séance, c’est le maximum que nous ayons jamais fait. En continuant, nous risquerions qu’un épisode quelconque crée chez le patient une tension psychologique excessive et aboutisse à un blocage prolongé du processus. » Bergstrom jeta un coup d’œil sur son carnet de rendez-vous. « Demain à 2 heures, donc ? »

Zarwell grogna une approbation et, en s’appuyant sur les bras du fauteuil, se mit debout. Il ne paraissait pas s’apercevoir que sa chemise, trempée de sueur, collait à son dos.

Le soleil était encore haut dans le ciel lorsque Zarwell quitta le cabinet du psychanalyste. Les façades de marbre blanc des immeubles de la ville tremblaient dans la chaleur de l’après-midi, puissantes et massives comme des troncs d’arbres géants, piquetées de myriades de petites taches grises ― les fenêtres. Zarwell prenait garde de ne pas poser la main sur ces pierres qui l’auraient brûlé comme un fer rouge.

L’heure du repas du soir approchait quand il atteignit le quartier de La Plaine, qu’il devait traverser pour arriver chez lui. Dans cette partie de la ville qui était la plus ancienne, les rues étaient presque désertes. Les seuls bruits qu’il entendait en passant étaient les cris des bébés, toujours incommodés par la chaleur, et aussi les meuglements du bétail importé qui était parqué sous un hangar voisin en attendant d’être réexpédié à la campagne.

Toute la planète de St Martin vivait dans cette atmosphère particulière, qui sentait le marais asséché avec une légère touche supplémentaire de poisson crevé. Pourtant dans le quartier de La Plaine, l’odeur était différente : ici l’air avait un parfum d’usines, d’entrepôts, de marché, auquel s’ajoutait le relent de cuisine provenant des logements des ouvriers et des sous-techniciens habitant cette zone.

Zarwell dépassa un groupe d’enfants qui jouaient sans ardeur pour des bonbons et des cigarettes. Lentement il gravit l’escalier de pierre de son appartement. Il se prépara son dîner et l’absorba distraitement, sans déplaisir ni satisfaction. Puis il alla s’étendre, tout habillé, ...

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