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автора "Бакунин Михаил Александрович"

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Michel Bakounine

Lettres à un Français

sur la crise actuelle

Pas d’indication d’éditeur sur le document Gallica.

Sommaire

Lettre I 1er septembre 1870 Lettre II 5 septembre Lettre III 6 septembre Lettre IV 7 septembre Lettre V 8 septembre Lettre VI 15 septembre

Lettre I

1er septembre 1870.

Mon cher ami,

Les derniers événements ont placé la France dans une telle position, qu’elle ne peut plus être sauvée d’un long et terrible esclavage ; de la ruine, de la misère, de l’anéantissement, que par une levée en masse du peuple armé.

Votre armée principale étant détruite, ‘ et cela ne fait plus de doute aujourd’hui, ‘ il ne reste à la France que deux issues : ou bien se soumettre honteusement, lâchement, au joug insolent des Prussiens se courber sous le bâton de Bismark et de tous ses lieutenants pomÈraniens ; abandonner au despotisme militaire du futur empereur d’Allemagne l’Alsace et la Lorraine ; payer trois milliards d’indemnités, sans compter les milliards que vous aura coûtée cette guerre désastreuse ; accepter de la main de Bismark un gouvernement, un ordre public écrasant et ruineux, avec la dynastie des Orléans ou des Bourbons, revenant encore une fois en France à la suite des armées étrangères ; se voir pour une dizaine ou une vingtaine d’années réduite à l’état misérable de l’Italie actuelle, opprimée et comprimée par un vice-roi qui administrera la France sous la férule de la Prusse, comme l’Italie a été jusqu’ici administrée sous la férule de la France ; accepter, comme une conséquence nécessaire, la ruine du commerce et de l’industrie nationales, sacrifiés au commerce et à l’industrie de l’Allemagne ; voir enfin s’accomplir la déchéance intellectuelle et morale de toute la nation…

Ou bien, pour éviter cette ruine, cet anéantissement, donner au peuple français les moyens de se sauver lui-même.

Eh bien, mon ami, je ne doute pas que tous les hommes titrés et bien rentés en France, à très peu d’exceptions près, que l’immense majorité de la haute et moyenne bourgeoisie ne consentent à ce lâche abandon de la France, plutôt que d’accepter son salut par le soulèvement populaire. en effet, le soulèvement populaire, c’est la révolution sociale, c’est la chute de la France privilégiée. La crainte de cette révolution les a jetés, il y a vingt ans, sous la dictature de Napoléon III, elle les jettera aujourd’hui sous le sabre de Bismark et sous la verge constitutionnelle et parlementaire des Orléans. La liberté populaire leur cause une peur si affreuse, que pour l’éviter, il accepteront facilement toutes les hontes, consentiront à toutes les lâchetés, ‘ dussent même ces lâchetés les ruiner plus tard, pourvu qu’elles les servent maintenant.

Oui, toute la France officielle, toute la France bourgeoise et privilégiée conspire pour les Orléans, conspire par conséquent contre le peuple. Et les puissances européennes voient la chose de bon ‘il. Pourquoi ? Parce que chacun sait bien que si la France essaye de se sauver par un formidable soulèvement populaire, ce serait le signal du déchaînement de la révolution dans toute l’Europe.

Pourquoi donc la restauration des Orléans n’est-elle pas encore un fait accompli ? Parce que la dictature collective et évidemment réactionnaire de Paris se trouve en ce moment forcément impuissante. Napoléon III et l’empire sont déjà tombés, mais toute la machine impériale continue à fonctionner ; et ils n’osent rien y changer, parce que changer tout cela, c’est proclamer la révolution, et proclamer la révolution, c’est justement provoquer ce qu’ils veulent éviter.

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Lettre II

5 septembre

Voilà l’empereur prisonnier et la république proclamée à Paris, avec un gouvernement provisoire.

La situation intérieure de la France a-t-elle changé pour cela ? Je ne le pense pas ; et les réflexions que je m’apprêtais à vous communiquer sur l’impuissance de l’empire n’ont rien perdu de leur vérité et de leur actualité, en les appliquant au gouvernement qui vient de se constituer par la fusion de la gauche républicaine et de la gauche orléaniste.

Je suppose que les membres de ce gouvernement animés du désir très sincère de sauver la patrie ; ce n’est pas en essayant de se servir de la puissance d’action du mécanisme administratif,devant laquelle l’incorrigible Thiers s’est encore émerveillé dans la séance du 26 août, ce n’est pas, dis-je, en suivant la vieille routine gouvernementale qu’il pourront faire quelque chose de bon ; toute cette machine administrative, s’ils veulent sérieusement chercher le salut de la France dans le peuple, ils seront obligés de la briser, et conformément aux propositions d’Esquiros, de Jouvencel, et du général Cluseret, de rendre l’initiative de l’action à toutes les communes révolutionnaires de la France, délivrées de tout gouvernement centralisateur et de toute tutelle, et par conséquent appelées à former une nouvelle organisation en se fédérant entre elles pour la défense.

J’exposerai en quelques mots mes preuves à l’appui.

Le gouvernement provisoire ne peut, même dans les circonstances les plus favorables pour lui :

    ni réformer constitutionnellement le système de l’administration actuelle ;

    ni en changer complètement, ou même d’une manière un peu sensible, le personnel.

Les réformes constitutionnelles ne peuvent se faire que par une Constituante quelconque, et il n’est pas besoin de démontrer que la convocation d’une Constituante est une chose impossible en ce moment où il n’y a pas une semaine, pas un jour à perdre. quant au changement du personnel, pour l’effecteur d’une manière sérieuse, il faudrait pouvoir trouver en peu de jours cent mille fonctionnaires nouveaux, avec la certitude que ces nouveaux fonctionnaires seront plus intelligents, plus énergiques et plus honnêtes que les fonctionnaires actuels. Il suffit d’énoncer cette exigence pour voir que sa réalisation est impossible.

Il ne reste donc au gouvernement provisoire que deux alternatives : ou bien se résigner à se servir de cette administration essentiellement bonapartiste, et qui sera entre ses mains une arme empoisonnée contre lui-même et contre la France ; ou bien de briser cette machine gouvernementale, sans même essayer de la remplacer par une autre, et de rendre la liberté d’initiative la plus complète à toutes les provinces, à toutes les communes de France, ce qui équivaut à la dissolution de l’État actuel.

Mais en détruisant la machine administrative, les hommes de la gauche se priveront du seul moyen qu’ils avaient de gouverner la France. Paris ayant de la sorte perdu le commandement officiel, l’initiative par décrets ne conservera plus que l’initiative de l’exemple qu’il pourra donner en se mettant à la tête de ce mouvement national.

Paris est-il capable, par l’énergie de ses résolutions, de jouer ce rôle ? non, Paris est trop absorbé par l’intérêt de sa propre défense pour pouvoir diriger et organiser le mouvement national de la France. Paris assiégé se transformera en un immense camp ; toute sa population ne formera plus qu’une armée, disciplinée par le sentiment du danger ; mais une armée ne raisonne pas, n’agit pas comme une force dirigeante et organisatrice, ‘ elle se bat.

La meilleure chose que Paris puisse faire dans l’intérêt de son propre salut et celui de la France entière, c’est de proclamer et de provoquer l’absolue indépendance et spontanéité des mouvements provinciaux, ‘ et si Paris oublie et néglige de le faire, pour quelque raison que ce soit, le patriotisme commande aux provinces de se lever et de s’organiser spontanément et indépendamment de Paris

Ce soulèvement des provinces est-il encore possible ? Oui, si les ouvriers des grandes cités provinciales, Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Rouen, et beaucoup d’autres ont du sang dans les veines, de l’énergie dans le c’ur et de la force dans les bras, s’ils sont des hommes vivants et non des doctrinaires socialistes.

Il ne faut pas compter sur la bourgeoisie. Les bourgeois ne voient et ne comprennent rien en dehors de l’État et des moyens réguliers de l’État. Le maximum de leur idéal, de leur imagination et de leur héroïsme, c’est l’exagération révolutionnaire de la puissance et de l’action de l’État au nom du salut public. Mais j’ai déjà démontré que l’action de l’État, à cette heure et dans les circonstances actuelles, loin de sauver la France, ne peut que la tuer.

Croyez-vous peut-être à une alliance entre la bourgeoisie et le prolétariat, au nom du salut national ? C’est le programme que Gambetta a exposé dans sa lettre au Progrès de Lyon,et je pense bien faire de vous dire mon opinion sur cette fameuse lettre.

Je n’ai jamais tenu grand compte de Gambetta, mais j’avoue que cette lettre me l’a montré encore plus insignifiant et plus pâle que je ne me l’étais imaginé. Il a pris tout-à-fait au sérieux son rôle de républicain modéré, sage, raisonnable, et dans un moment où la France croule et périt et où elle ne pourra être sauvée que si tous les Français ont vraiment le diable au corps, M. Gambetta trouve le temps et l’inspiration nécessaire pour écrire une lettre dans laquelle il commence par déclarer qu’il se propose «de tenir dignement le rôle d’opposition démocratique gouvernementale.» Il parle du «programme à la fois républicain et conservateurqu’il s’est tracé depuis 186 ...