Читать онлайн «Embrassez-moi»

Автор Катрин Панколь

© Éditions Albin Michel S. A. , 2003

22, rue Huyghens, 75014 Paris

ISBN 978-2-226-26016-1

 

 

À - i - - a - d

 

 

Prétendre que rien n’était arrivé... Nier. Il suffisait de nier. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? Pourquoi ? Alors la souffrance disparaîtra...

La nuit avait été calme. Pas de cris, pas de cauchemars, pas de coups de sonnette qui réveillent l’infirmière allongée sur son lit de repos. J’avais dormi d’un seul trait.

La vie allait redevenir belle puisque j’allais l’inventer ! Le jour, je ferai semblant d’appartenir au monde des vivants et le soir, je partirai dans le monde des rêves... de mes rêves.

Ce n’était pas la même infirmière que d’ordinaire. Celle-ci était jeune, brune, alerte. Elle avançait dans la chambre en dansant, et ses cheveux taillés en un casque noir brillaient dans les rayons du jour. Elle a tiré les rideaux d’un geste sec, sorti son thermomètre, clic-clac dans l’oreille, pris un Bic quatre couleurs dans la poche de sa blouse, inscrit ma température sur la feuille affichée au pied du lit, l’a considérée et a relevé la tête en s’exclamant : « Mais vous n’avez rien ! Vous êtes en parfaite santé ! »

J’ai fermé les yeux et j’ai décidé de ne pas lui répondre.

Elle me donnait raison, sans le savoir. Je n’avais rien ! rien du tout ! Car il n’était rien arrivé... Tu entends, Mathias ? Il n’est rien arrivé !

Cela ne l’a pas empêchée de continuer à me houspiller.

Vous avez vu le temps qu’il fait ? Qu’est-ce que vous faites à croupir dans cette maison de repos ? On est en avril, bientôt c’est l’été, et vous allez continuer à vous morfondre ici ? Qu’on soit en avril ou en janvier, j’ai maugréé, que m’importe ! Et si vous pouviez me laisser seule, j’apprécierais ! Je vous imaginais pas du tout comme ça ! elle a bougonné en refermant la porte.

Je passai le reste de la journée à somnoler, m’appliquant à simuler un profond sommeil dès que j’entendais ses pas de danseuse dans le couloir. Et le soir, avant de m’endormir, j’ai convoqué Mathias...

Il est entré dans la chambre avec son grand sourire, son grand front carré, ses sourcils noirs, il est venu s’allonger à côté de moi, il a posé sa main au creux de mon cou, il m’a raconté sa journée, il m’a répété combien il m’aimait. On a dormi serrés l’un contre l’autre. Il était chaud et doux.

Cette nuit-là, j’ai bien dormi.

Le lendemain matin et les jours suivants, l’infirmière est revenue. Elle entrait dans la chambre, ouvrait les rideaux d’un grand geste, clic-clac le thermomètre, clic-clac le Bic quatre couleurs sur la feuille de température, pointe de pieds, chassé-croisé, coulé, coupé, déboulé ! Pas un regard, pas un geste pour remonter les oreillers, pas un sourire. Elle me rappelait Louise : la même frange lourde, les mêmes yeux noirs, le même ovale parfait de visage, la même vivacité dans chaque geste esquissé, la même colère grondante qui s’échappait par bouffées. J’en vins à attendre sa visite chaque matin pour l’observer, les yeux mi-clos.

Louise... Louise jeune.

Nous ne nous parlions toujours pas. Jusqu’à ce matin où elle se planta devant mon lit.